Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07/05/2007

IL Y A SOIXANTE ANS, SACHA GUITRY…

medium_sacha1.2.jpgLe 7 mai 1947, il y a de cela soixante ans, le juge Raoult se décidait enfin à classer l’affaire Sacha Guitry. L’ordonnance de non-lieu sera prise le 8 août. A quelques jours près, Sacha l’aura attendue trois ans.

Sacha Guitry est en effet arrêté le 23 août 1944. Sur l’ordre de qui ? Personne ne le saura précisément, sans doute à l’initiative d’un petit chef de commando qui souhaitait se signaler par une action d’éclat. Les chars de Leclerc entrent dans Paris le lendemain. « La libération de Paris, ironisera Sacha plus tard, j’en ai été le premier prévenu ».

Que lui reproche-t-on ? Jacques Lartigue écrira dans L'oeil de la mémoire : « Est-ce parce que, depuis quatre ans, il avait réussi à empêcher le personnel de tous les théâtres de Paris d’être remplacé par des Allemands ?... Ou bien plutôt parce que, maintenant, certains journalistes pourront enfin à leur aise faire leurs mots d’esprit sans crainte d’une réponse ?

Depuis vingt ans, c’était unanime. Il était le roi du théâtre. Quel royaume depuis l’arrivée des Allemands est resté aussi intact que le sien ? Pas la moindre ouvreuse renvoyée, pas un pompier remplacé par un soldat allemand. Si tous les rois de chaque royaume en avaient fait autant, je crois qu’on aurait pu être occupés sans être préoccupés ».

Sacha Guitry, qui est stupéfait de son arrestation et ne se reconnaîtra à aucun moment coupable de quoi que ce soit, garde, au milieu de ses épreuves, toute sa fierté, tout son esprit. A un magistrat qui invoque l’éventualité d’une « inculpation pour intelligence avec l’ennemi », il répond : « Je crois, en effet, n’en avoir pas manqué ».

Les jours suivant son arrestation, cependant, l’une après l’autre, toutes les personnalités arrêtées dans la folie qui a suivi la libération de la capitale, et à qui on n’avait rien de grave à reprocher, sont remises en liberté. Pas lui. Un jour, au cours d’un interrogatoire, il réussit à lire à l’envers sur le bureau du magistrat ce qui est porté sur sa fiche : « Motif de l’arrestation : Ignoré ».

Le cercle vicieux est bouclé. On l’a arrêté. On ne sait pas très bien sur l’ordre de qui. On ne sait pas non plus très bien pourquoi. Alors pour justifier cette action qui a fait grand bruit, on a inventé un Sacha Guitry symbole de la trahison et de la collaboration. Quand on est allé si loin, comment revenir en arrière ? Le remettre en liberté serait braver une opinion publique saisie par la frénésie de l’épuration. La Haute Cour siège en permanence, les procès pour trahison, les condamnations à mort, les exécutions se suivent. Tous les jours la presse leur consacre ses premières pages.

Face à cette situation, les magistrats en charge du dossier Guitry qui ne sont pas des modèles de courage (et qui souhaitent faire oublier qu’ils ont eux-mêmes un jour prêté serment à Pétain) ne voient qu’une solution : faire durer le provisoire. Le 18 octobre paraîtra même dans la presse cette annonce : « M. le juge Angeras attend que des dénonciations lui soient adressées concernant M. Sacha Guitry ». Il ne résulte de cet appel public à la délation que quelques ragots qui ne résisteront pas au premier examen.

Pourtant, ce n’est pas cette incarcération abusive qui sera l’épreuve la plus cruelle de Sacha : ce sera de constater que de tous ses amis ou ceux qui se prétendaient tels, de tous ceux qu’ils a aidés, bien peu auront le courage de braver le terrorisme ambiant pour témoigner en sa faveur. Sacha pourra à loisir se remémorer avec amertume la définition donnée par le célèbre écrivain Ambrose Bierce : « Dos : Partie du corps de vos amis que vous avez le privilège de contempler dans l’adversité ».

Il sera finalement libéré, en désespoir de cause, le 23 octobre 1944. Libéré, mais en liberté provisoire seulement. Il reste inculpé. Défense lui est faite de reprendre aucun de ses métiers, qui sont pourtant toute sa vie : auteur dramatique, comédien ou cinéaste.

Il faudra attendre 1947 pour que l’affaire Guitry soit enfin classée, car décidément, même en raclant les fonds de tiroir, rien n'a pu être retenu contre lui.  Sacha, qui restera très meurtri par cet épisode, va enfin pouvoir retrouver son public, qui lui fait fête. Trois ans éloigné des feux de la rampe : une horrible éternité pour lui !

Comment cet homme, qui symbolisait l’esprit français, et qui était comblé par les dieux, n’aurait-il pas eu d’ennemis inexpiables ? En mai 1942, il faisait jouer à Paris « N’écoutez pas, Mesdames », l’un de ses plus gros succès. On pouvait y entendre ce dialogue savoureux : à Julie Bille-en-Bois avec laquelle il évoque des souvenirs, Daniel parle de Valentine, sa première femme :

« - … Elle parlait en vers, lui dit-il, et quelquefois en latin. 

 - …Même dans l’intimité ?

-    Même dans l’intimité, oui.

-    Et qu’est-ce qu’elle te disait dans ces moments-là ?

-    En latin ?

-    Oui. 

 -    Bis ».

Sacha Guitry est mort en 1957 – il y a cinquante ans, mais va-t-on s’en souvenir ?  Il est à bien des égards le symbole d’une France qui a sombré : esprit, souveraine liberté de ton, insolence, style, panache. Quoi de plus rare aujourd’hui ? Relisez ses pièces, ses écrits. A travers les sourires, ou les rires, vous en aurez, comme moi, le cœur serré. Tellement ce temps, si proche pourtant, paraît lointain.

Source : Sacha Guitry, de Raymond Castans, Editions de Fallois, 1993