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02/11/2007

LE PROFESSEUR HAYEM

La France de 1931 est-elle (déjà) antisémite ? On pourrait assez facilement le croire à la lecture des Droit de Vivre, journal de la LICRA, qui sera créé l’année suivante, en 1932. Journal qui existe toujours aujourd’hui. Pourtant, je suis tombée, en lisant un livre de souvenirs écrit par Sacha Guitry – lui qui sera honteusement traîné dans la boue à la Libération, avant de voir son « innocence » reconnue, bien à regret  – sur un texte amusant qui apporte un éclairage bien différent à ce sinistre climat « antisémite » qui aurait régné sur notre pays dès cette époque lointaine. Sacha Guitry relate, sous le titre Le professeur Hayem une rencontre qu’il fit à Evian, où il faisait une cure, en août 1931.

« Un petit vieillard à barbe blanche, à cheveux longs, est arrivé ce matin à l’hôtel. Il a le type sémite nettement prononcé, il porte une jaquette noire et il est commandeur de la Légion d’honneur. Lorsqu’il est entré dans la salle du restaurant, tout le monde l’a remarqué et chacun s’est demandé :

-          Qui est ce vieux savant ?

Notre voisine de table, que nous connaissons un peu, me l’a même demandé à moi. Je lui ai répondu que je n’en savais rien.

Alors, elle a appelé le maître d’hôtel et lui a posé la même question.

-          Je vais vous le dire tout de suite, Madame.

Il a quitté la salle, est allé à la réception et en est revenu avec un petit bout de papier qu’il a remis à notre voisine. Elle s’est de nouveau penchée vers nous et elle m’a dit :

-          C’est le professeur Hayin. Est-ce que ce nom vous dit quelque chose ?

-          Rien du tout, Madame.

 

Une heure plus tard, j’ai su que c’était le professeur Hayem, le plus illustre médecin français. Alors je me suis souvenu de la curiosité instinctive et générale qu’il avait soulevée en entrant dans cette salle de restaurant. Nous sommes tous ici des malades, puisque, en principe, nous sommes venus à Evian pour nous soigner, et la présence parmi nous de cette sommité médicale, nous l’avons vraiment devinée, nous l’avons sentie. Une demi-heure plus tard, tout l’hôtel savait que c’était le professeur Hayem et nous en éprouvions un plaisir extrême. Quelle impression réconfortante, quelle tranquillité cela donne de savoir qu’on a, à portée de la main, un homme d’une telle infaillibilité ! Ce médecin, que ses confrères appellent en consultation depuis quarante années, dire que nous n’avons qu’un signe à faire pour qu’il nous guérisse !

Et puis nous apprenons une nouvelle qui vient augmenter encore l’intérêt que nous lui portons égoïstement : le professeur Hayem a quatre-vingt-onze ans ! Un médecin âgé de quatre-vingt-onze ans paraît être la preuve évidente de l’efficacité de ses méthodes thérapeutiques.

Dès le repas suivant, nous cherchons tous à savoir ce qu’il mange, ce qu’il boit et s’il prend du café. Chacun de nous, à tour de rôle, questionne le maître d’hôtel et l’on sent que dans quarante-huit heures nous allons tous nous conformer au régime que suit le professeur Hayem.

Nous sommes devenus, sans qu’il le sache, ses clients, puisqu’il est devenu notre médecin – malgré lui. Et je n’oublierai jamais nos têtes à tous lorsque nous le vîmes allumer un magnifique cigare à la fin de son repas. Les non-fumeurs étaient consternés, les fumeurs exultaient.

De tous les coins du restaurant, on entendait ces mots :

-          Garçon, passez-moi donc les cigares !

 

Lorsque le professeur Hayem traverse à petits pas le grand salon, chacun le salue. C’est la santé qui passe.

Personne n’a encore osé lui parler. D’ailleurs, il n’a pas l’air aimable. Dame ! Il doit savoir ce qu’il lui en coûte dès qu’il a l’imprudence de répondre trop gracieusement à un salut. Et j’imagine qu’il a dû bannir à jamais de son langage certaines formules de politesse. Celle-ci entre autres, surtout celle-ci :

- Comment allez-vous ?

Que se passerait-il si ces mots lui échappaient ?

On ne serait pas long à le lui dire, comment on va !

Nous sortions de table, hier, lorsque le directeur de l’hôtel vint à moi et me dit :

-          Le professeur Hayem voudrait vous serrer la main, Monsieur.

 

Ma joie fut grande, mais de courte durée, car, immédiatement, je me suis demandé si je n’avais pas une mine épouvantable, et si ce n’était pas par pitié qu’il désirait me voir. Il n’en était rien, grâce à Dieu.

Nous avons bavardé assez longtemps tous les deux, et comme il est la perspicacité même, il n’est pas surpris qu’on se permette de transformer tout de suite en consultation la conversation qu’il se proposait d’avoir avec nous. On n’oserait pas demander à Paderewski de vous jouer une valse de Chopin, on hésiterait à prier M. Nénot de vous faire le plan d’une petite maison de campagne, mais on ne résiste pas à l’envie de savoir du professeur Hayem si l’emploi de la digitaline est efficace ou non, si l’aspirine doit se prendre en mangeant, et si la siathermie combat le rhumatisme.

 

Il répond en souriant aux questions qu’on lui pose. Il me paraît sceptique et j’ai l’impression qu’il considère que le nombre des malades imaginaires est considérable.

Entre deux bouffées de cigare, il m’a dit :

-          En tout cas, vous avez tort de fumer : ce n’est pas bien.

 

Le soir, je l’ai revu et je me suis permis de lui poser la question suivante :

-          S’il vous fallait, Monsieur, résumer d’un seul mot toutes les connaissances que vous avez acquises, tout ce que l’expérience a pu vous apprendre…. Ou, plus exactement, si vous ne pouviez donner qu’un seul conseil à un être qui vous serait cher, lequel lui donneriez-vous ?

En somme, je lui demandais de faire son testament. Je l’imaginais à son lit de mort, je le voyais faisant un effort suprême pour prononcer quelques mots.

Ma question, d’abord, l’étonna mais il comprit vite ce que j’attendais de lui. Il y pensa, et je cherchai à deviner ce qu’il allait me répondre. Allait-il me dire : « L’estomac … » ou bien : « Les reins … », ou bien : « Le foie … » ?

Il me posa très nettement la main sur le bras et, les yeux dans les yeux, comme quelqu’un qui sait de quoi il parle, il me répondit :

-          « Eh bien ! Monsieur, je lui dirais : « Travaille…. Parce que le travail c’est ce qui élimine le mieux les toxines. »

20fec998ec8289cde7ea5bc14c0a37f7.jpgCe médecin illustre, Georges Hayem, fut l’un des fondateurs de l’hématologie. On lui doit également la mise au point d'une solution isotonique qui lui permit de sauver de la déshydratation un grand nombre de ses malades pendant les grandes épidémies de choléra. Ce succès lui valut d'ailleurs le surnom de "Dr choléra".  Il devait mourir en 1933, deux ans après sa rencontre avec Sacha Guitry, à l'âge respectable de quatre-vingt-treize ans.

07/05/2007

IL Y A SOIXANTE ANS, SACHA GUITRY…

medium_sacha1.2.jpgLe 7 mai 1947, il y a de cela soixante ans, le juge Raoult se décidait enfin à classer l’affaire Sacha Guitry. L’ordonnance de non-lieu sera prise le 8 août. A quelques jours près, Sacha l’aura attendue trois ans.

Sacha Guitry est en effet arrêté le 23 août 1944. Sur l’ordre de qui ? Personne ne le saura précisément, sans doute à l’initiative d’un petit chef de commando qui souhaitait se signaler par une action d’éclat. Les chars de Leclerc entrent dans Paris le lendemain. « La libération de Paris, ironisera Sacha plus tard, j’en ai été le premier prévenu ».

Que lui reproche-t-on ? Jacques Lartigue écrira dans L'oeil de la mémoire : « Est-ce parce que, depuis quatre ans, il avait réussi à empêcher le personnel de tous les théâtres de Paris d’être remplacé par des Allemands ?... Ou bien plutôt parce que, maintenant, certains journalistes pourront enfin à leur aise faire leurs mots d’esprit sans crainte d’une réponse ?

Depuis vingt ans, c’était unanime. Il était le roi du théâtre. Quel royaume depuis l’arrivée des Allemands est resté aussi intact que le sien ? Pas la moindre ouvreuse renvoyée, pas un pompier remplacé par un soldat allemand. Si tous les rois de chaque royaume en avaient fait autant, je crois qu’on aurait pu être occupés sans être préoccupés ».

Sacha Guitry, qui est stupéfait de son arrestation et ne se reconnaîtra à aucun moment coupable de quoi que ce soit, garde, au milieu de ses épreuves, toute sa fierté, tout son esprit. A un magistrat qui invoque l’éventualité d’une « inculpation pour intelligence avec l’ennemi », il répond : « Je crois, en effet, n’en avoir pas manqué ».

Les jours suivant son arrestation, cependant, l’une après l’autre, toutes les personnalités arrêtées dans la folie qui a suivi la libération de la capitale, et à qui on n’avait rien de grave à reprocher, sont remises en liberté. Pas lui. Un jour, au cours d’un interrogatoire, il réussit à lire à l’envers sur le bureau du magistrat ce qui est porté sur sa fiche : « Motif de l’arrestation : Ignoré ».

Le cercle vicieux est bouclé. On l’a arrêté. On ne sait pas très bien sur l’ordre de qui. On ne sait pas non plus très bien pourquoi. Alors pour justifier cette action qui a fait grand bruit, on a inventé un Sacha Guitry symbole de la trahison et de la collaboration. Quand on est allé si loin, comment revenir en arrière ? Le remettre en liberté serait braver une opinion publique saisie par la frénésie de l’épuration. La Haute Cour siège en permanence, les procès pour trahison, les condamnations à mort, les exécutions se suivent. Tous les jours la presse leur consacre ses premières pages.

Face à cette situation, les magistrats en charge du dossier Guitry qui ne sont pas des modèles de courage (et qui souhaitent faire oublier qu’ils ont eux-mêmes un jour prêté serment à Pétain) ne voient qu’une solution : faire durer le provisoire. Le 18 octobre paraîtra même dans la presse cette annonce : « M. le juge Angeras attend que des dénonciations lui soient adressées concernant M. Sacha Guitry ». Il ne résulte de cet appel public à la délation que quelques ragots qui ne résisteront pas au premier examen.

Pourtant, ce n’est pas cette incarcération abusive qui sera l’épreuve la plus cruelle de Sacha : ce sera de constater que de tous ses amis ou ceux qui se prétendaient tels, de tous ceux qu’ils a aidés, bien peu auront le courage de braver le terrorisme ambiant pour témoigner en sa faveur. Sacha pourra à loisir se remémorer avec amertume la définition donnée par le célèbre écrivain Ambrose Bierce : « Dos : Partie du corps de vos amis que vous avez le privilège de contempler dans l’adversité ».

Il sera finalement libéré, en désespoir de cause, le 23 octobre 1944. Libéré, mais en liberté provisoire seulement. Il reste inculpé. Défense lui est faite de reprendre aucun de ses métiers, qui sont pourtant toute sa vie : auteur dramatique, comédien ou cinéaste.

Il faudra attendre 1947 pour que l’affaire Guitry soit enfin classée, car décidément, même en raclant les fonds de tiroir, rien n'a pu être retenu contre lui.  Sacha, qui restera très meurtri par cet épisode, va enfin pouvoir retrouver son public, qui lui fait fête. Trois ans éloigné des feux de la rampe : une horrible éternité pour lui !

Comment cet homme, qui symbolisait l’esprit français, et qui était comblé par les dieux, n’aurait-il pas eu d’ennemis inexpiables ? En mai 1942, il faisait jouer à Paris « N’écoutez pas, Mesdames », l’un de ses plus gros succès. On pouvait y entendre ce dialogue savoureux : à Julie Bille-en-Bois avec laquelle il évoque des souvenirs, Daniel parle de Valentine, sa première femme :

« - … Elle parlait en vers, lui dit-il, et quelquefois en latin. 

 - …Même dans l’intimité ?

-    Même dans l’intimité, oui.

-    Et qu’est-ce qu’elle te disait dans ces moments-là ?

-    En latin ?

-    Oui. 

 -    Bis ».

Sacha Guitry est mort en 1957 – il y a cinquante ans, mais va-t-on s’en souvenir ?  Il est à bien des égards le symbole d’une France qui a sombré : esprit, souveraine liberté de ton, insolence, style, panache. Quoi de plus rare aujourd’hui ? Relisez ses pièces, ses écrits. A travers les sourires, ou les rires, vous en aurez, comme moi, le cœur serré. Tellement ce temps, si proche pourtant, paraît lointain.

Source : Sacha Guitry, de Raymond Castans, Editions de Fallois, 1993