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22/12/2007

IL Y A 90 ANS, ON PROMETTAIT (DEJA) DES LENDEMAINS RADIEUX… (31)

FANNY KAPLAN

8a1c1f03c87e2278725b5a37660734ef.gifDe prime abord, question caractère, elle me fait assez penser à Charlotte Corday. Sauf qu’elle rata son coup. Et que Charlotte avait véritablement agi seule, elle… Que se serait-il passé si ce jour-là, Lénine avait été abattu ? Bah, tant d’autres se bousculaient pour le remplacer que vraisemblablement, le cours de la révolution n’en eût pas été dévié pour autant …

Une certaine aura de mystère entoure Fanya, ou Dora, Kaplan. Elle naît en 1883 dans une famille juive pauvre comptant sept enfants. Cette pauvreté n’empêchera pourtant pas ses parents d’émigrer plus tard vers les Etats-Unis. Sans doute grâce à certaines relations de leur fille … Mais n’anticipons pas. Elle milite très jeune au parti socialiste-révolutionnaire. En 1906, elle se fait arrêter à Kiev pour une affaire de bombe ayant explosé au mauvais moment. Premier ratage. Elle est condamnée aux travaux forcés en Sibérie et y perdra en partie la vue.  Elle a déjà purgé 11 ans de peine lorsque la révolution de février 1917 éclate et lui rend la liberté. Tout le reste de sa courte vie sera désormais empoisonné de violents maux de tête et de problèmes de vue.

On a vu que les bolcheviques et les socialistes-révolutionnaires s’opposaient notamment sur le traité de Brest-Litovsk qui avait mis fin au conflit avec l’Allemagne. Ainsi qu’en raison de  luttes de pouvoir, que chacun voulait garder pour soi. Les bolcheviques comptaient leurs soutiens les plus sûrs dans les soviets tandis que leurs concurrents avaient fait élire l’Assemblée Constituante qu’ils présidaient et que les bolcheviques firent dissoudre en janvier 1918, voulant rester seuls maîtres à bord.

C’est dans ce contexte de lutte ouverte que la socialiste-révolutionnaire Fanny Kaplan décida d’éliminer Lénine. Telle fut du moins la présentation officielle de l’histoire.

Le jour fixé était le 30 août 1918. Lénine devait parler dans une usine de Moscou. Lorsqu’il en sortit, elle l’attendait, l’interpella et tira à trois reprises. Hélas, elle n’y voyait pas très bien et n’en fit pas un cadavre. Seulement un blessé, assez sérieusement atteint à l’épaule et au poumon. Il fut transporté au Kremlin dont il refusa de sortir pour aller à l’hôpital se faire soigner tant il craignait un nouvel attentat. Il survivra cependant quoique sans avoir jamais réellement récupéré de ses blessures.

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Fanny Kaplan fut conduite dans les locaux de la tchéka - alors dirigée par Félix Dzerjinski - et interrogée. Elle déclara ceci: "Je m'appelle Fanny Kaplan. J'ai tiré sur Lénine aujourd'hui. J'ai agi seule. Je ne dirai pas d'où provient le revolver. Je ne donnerai aucun détail. J'étais résolue à tuer Lénine depuis longtemps. Je le considère comme un traître à la Révolution. J'ai été exilée à Akatui pour avoir participé à la tentative d'assassinat du tsar à Kiev. J'y ai passé onze ans de travaux forcés. J'ai été libérée après la Révolution. J'étais en faveur de l'Assemblée Constituante et je le suis toujours."

Elle ne dira rien de plus et refusera de dévoiler les noms de complices éventuels. Elle sera exécutée le 3 septembre 1918, sans jugement. Son exécution avait été organisée par Yakov Sverdlov, celui-là même qui avait orchestré celle du tsar et de sa famille peu de temps auparavant, en juillet 1918. Il demandera expressément à ce qu’il ne reste rien d’elle.

Le même jour, un autre attentat avait tué Moisei Uritsky, commissaire du peuple aux affaires intérieures et chef de la tchéka de Petrograd. Ces deux événements eurent pour effet de déclencher la première vague de terreur rouge. L’occasion était trop belle de se débarrasser de tous les gêneurs au nom du sacro-saint intérêt supérieur de la révolution.

Mais l’histoire est sans doute plus complexe qu’il n’y paraît à première vue. Et il est bien possible que ces deux attentats aient fait partie d’un complot des Anglais visant à décapiter la révolution bolchevique. Un personnage très curieux, du nom de Sigmund Rosenblum, alias Sidney Reilly, y jouera un rôle non moins étonnant et important. Nous aurons l’occasion de reparler de ce client très particulier. Le revolver utilisé par Fanny Kaplan lui avait été fourni par Boris Savinkov, qui avait dirigé la section terroriste du parti socialiste-révolutionnaire. Il sera ensuite espion au service de l’Intelligence Service britannique. Arrêté en URSS en 1924, il reconnaîtra alors avoir fomenté l’attentat contre Lénine par l’intermédiaire de Fanny Kaplan. Il se serait suicidé dans la prison de la Loubianka.

Etant donné toutes ces accointances bien mystérieuses, on peut comprendre que l’on ait fait partir la famille de Fanny Kaplan vers des cieux plus tranquilles. Et plus discrets.

20/12/2007

DEBARRASSEZ-VOUS D’URGENCE DE LA TELE : PREMIER PAS VERS LA RECONQUETE !

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La lecture des programmes télé d’hier soir m’a une fois de plus plongée dans le ravissement. Je passe sur les broutilles, genre Al Andalus, l’Espagne et le temps des califes, sur Arte, où l’on apprenait en résumé que « La présence arabe en Espagne entre le milieu du VIIIe siècle et le début du XVIIe siècle est l’un des chapitres les plus passionnants de l’histoire culturelle européenne ». Bigre ! Si je comprends bien, heureusement qu’ils ont occupé l’Espagne, car sinon, on en serait sans doute encore à l’âge des cavernes. Message sous-jacent à l’usage du téléspectateur lambda :  vous voyez bien qu’ils ont parfaitement leur place chez nous.

Ou encore, juste à côté, sur Canal +, une docu-fiction finement intitulée Mauvaise foi : « Une jeune femme enceinte et son compagnon décident de vivre ensemble. Elle est juive, lui musulman. Le plus difficile est de l’annoncer aux familles ». Avec en commentaire, mais vous l’aurez deviné : un beau plaidoyer pour la tolérance. Là, je me pose juste une petite question : l’enfant, après, il sera juif ou musulman ? Je parierais que la tolérance, quand les problèmes précis se poseront, trouvera vite ses limites …Mais la télé ne sera plus là pour nous le montrer.

Non, en fait, ce que j’ai réellement adoré, c’est Les braqueuses, sur Frisson. Là je dois dire que j’ai été bluffée. Alors, le résumé, c’est : « Quatre femmes éprouvées par la vie, qui se retrouvent à vivre ensemble dans la même maison à Montélimar, forcent le destin en cambriolant une banque ».

Et le commentaire vaut le détour aussi: le film type que l’on aimerait adorer à cause de ses formidables actrices et de son sujet sympathique. Mais la réalisation trop paresseuse rend cette comédie pesante et caricaturale. Dommage.

J’ai certainement dû rater bien plus qu’un épisode du feuilleton depuis le temps lointain où l’on m’enseignait que braquer une banque, c’était mal. Apparemment, maintenant, c’est devenu plutôt sympathique, du moment qu’on a été éprouvé par la vie. C’est ce qui fait toute la différence. Le téléspectateur lambda est donc en droit de conclure : quand on a été éprouvé par la vie, on a le droit de braquer une banque. On ne fait que se rembourser, en somme.

Notez bien que je ne critique pas. Quand on voit ce qui se passe au sommet de l’Etat, il est tout à fait admissible de voir les choses sous cet angle. 

Non, ce qui me fait froid dans le dos, c’est de constater le délitement de pans entiers de valeurs qui soudaient il y a encore une génération les habitants de ce pays et qui faisaient de lui une communauté nationale. A la place, des communautés étrangères se sont imposées et on fait voler en éclats une cohésion qui avait certes ses faiblesses, mais aussi sa grandeur et sa force. En laissant à la place des individus plutôt paumés, des consommateurs qui dépensent, des citoyens qui ne pensent plus.

Peut-être est-il nécessaire qu’avant une éventuelle recomposition et renaissance, la décomposition soit totale et la décadence achevée? Dans ce cas-là, on est bien partis. Et la télé nous offre un miroir implacable de ce qu’est devenue notre société. Ou plutôt de ce qu’on voudrait que les gens croient qu’elle est devenue. Ce qui n’est, heureusement, pas tout à fait la même chose.

19/12/2007

IL Y A 90 ANS, ON PROMETTAIT (DEJA) DES LENDEMAINS RADIEUX… (30)

GESYA GELFMAN

Plus encore que dans le cas de Rosa la Rouge, nous sommes là dans la génération des “précurseurs”, de ceux qui ont pavé la voie aux bolcheviques arrivés ensuite dans la foulée, de ceux qui ont essuyé les plâtres pour eux. Cette génération comporte également un certain nombre de clients intéressants qui généralement ne vivaient pas vieux ….

ca0119a0c7ef9cf54098affffdb05b4c.jpgGesya Gelfman passera à la postérité pour avoir participé à l’assassinat du tsar Alexandre II. Elle naît en 1852 dans une famille juive établie à  Mozyr, en Biélorussie, où vivait une importante communauté. Afin d’échapper à un mariage forcé, dit-on, elle s’enfuira de chez elle vers l’âge de dix-sept ans.

Elle se rend à Kiev, la capitale de l’Ukraine, où elle entreprend des études de sage-femme. Ce qui ne l’empêche pas, parallèlement, d’être membre de plusieurs mouvements révolutionnaires. Elle est arrêtée une première fois en 1875 pour distribution de littérature illégale et condamnée à deux ans d’emprisonnement. En 1879, elle est envoyée en exil en Sibérie, mais s’en échappe et la même année rejoint, à Saint-Pétersbourg, la Narodnaya Volya qui vient de se créer.

La Narodnaya Volya (La Volonté du Peuple) était un mouvement révolutionnaire clairement terroriste qui s’opposait à d’autres groupes moins extrémistes. Plus tard, au début du XXe siècle, la Narodnaya Volya deviendra le parti socialiste-révolutionnaire dont nous avons parlé à diverses reprises. Avec la N.V., la terreur va désormais être adoptée comme méthode de combat.  Et quel symbole plus fort que de s’attaquer au cœur même du pouvoir : le tsar.

Alexandre II, qui avait pourtant introduit quelques mesures « libérales » comme l’abolition du servage, sera visé par les terroristes à plusieurs reprises, attentats qui tous échouèrent. C’est finalement la 7e tentative qui sera la bonne, en mars 1881. Les narodniki réussirent certes à tuer le tsar mais pourtant, d’une certaine façon, ils échouèrent. Ils avaient escompté que ce choc serait de nature à ébranler le peuple et le conduirait à se  soulever. Or, rien ne bougea. Les temps n’étaient pas mûrs. D’autres allaient tirer les marrons d’un feu qui ne brûlait pas encore suffisamment. Et surtout, ils étaient très isolés alors que d’autres, là encore, allaient bénéficier d’innombrables complicités et d’aides diverses.

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Pratiquement tous les conjurés furent arrêtés et exécutés. Un seul, Emelianov, parvint à s’enfuir à l’étranger. Gesya Elfman vivait alors avec un collègue révolutionnaire, Nikolai Sablin, qui se suicida lorsque la police vint l’arrêter.

Geysa Gelfman était enceinte à ce moment-là. Elle ne fut donc pas pendue comme les autres, mais condamnée aux travaux forcés à perpétuité, appelés katorga, dans la lointaine Sibérie. Cette « clémence » nous informe Wikipédia, aurait été due à une campagne de presse menée de l’étranger.  On peut cependant s’interroger sur les limites de cette « clémence » qui apparut peut-être à l’époque comme une victoire et qui engendra de grandes souffrances. Car lorsque l’enfant naquit – une fille  – elle lui fut retirée et placée dans un orphelinat où elle ne vivra guère. Geysa Gelfman la suivra de peu, mourant apparemment d’une péritonite, ou folle disent certains, le 12 octobre 1882.

A la suite de l’assassinat du tsar, de violents pogroms secouèrent la Russie et la répression anti-révolutionnaire se fit plus dure. Tous les ingrédients commençaient à s’assembler pour faire monter la pression jusqu’à l’explosion finale.

18/12/2007

L’ESCAMOTEUR ET LES PIGEONS

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Ce tableau de Jérôme Bosch a été peint entre 1475 et 1480. Il est également appelé Le Jongleur, Le Tricheur ou Le Charlatan.

Dans tous les cas de figure, il montre un bonimenteur qui excelle à détourner les yeux du pigeon de l’essentiel pendant qu’un comparse le déleste de sa bourse et que des personnages goguenards se paient sa tête en prime.

 

Tous ceux qui y verraient une analogie avec la situation qui prévaut dans ce pays auraient parfaitement raison. C’est très exactement le stade où nous sommes arrivés.

Et puisque nous en sommes au chapitre des métaphores, je vous offre en plus une Fable de Jean Anouilh écrite en 1961. Elle s’intitule Le rat 

Un rat sortait de l’Opéra :

Plastron blanc et cravate noire ….

C’était un rat dont tout Paris savait l’histoire.

On disait que pendant l’occupation des chats,

Il avait stocké du gruyère.

Il était décoré pourtant, de mine fière,

Mais de cette fierté incertaine des rats.

Il est rare que ces gens-là

Aient la conscience tranquille …

Portant beau, poil lustré et ras

Ongles faits par les manucures ;

Costumes du meilleur tailleur ;

Dès qu’il sort de l’égout et se fait place en ville

Un rat a voiture

Et chauffeur,

Chevalière d’or, jolies filles.

Cette race toujours inquiète

A besoin pour se rassurer

De s’entourer de beaux objets

L’illusionnant sur sa puissance :

C’est un défaut qui tient au manque de naissance.

Le chauffeur de mon rat, un gros chien du pays,

Décoré d’ailleurs, lui aussi,

Pour avoir combattu les chats héréditaires

Lors de la précédente guerre,

Acceptait ses hauteurs sans lui montrer les dents

Tant le prestige de l’argent

Est, hélas ! puissant chez les bêtes …

« C’est un rat, disait-il, mais c’est un rat honnête.

Il en est. Et la preuve est qu’il est décoré. »

Ah ! mon Dieu que les chiens sont bêtes !...

Pauvres niais abusés, lisant journaux de rats,

Qui ne sauront jamais que ce que rat dira.

 

Ce soir-là, saluant son maître à la portière,

Le chien ravi lui fit le salut militaire.

Il exultait. La vie lui paraissait plus belle.

Il dit : « Monsieur sait la nouvelle,

Que, pendant que Monsieur écoutait l’opéra,

A donnée la radio ? » - « Qu’importe, dit le rat

Lassé, montant dans son automobile ;

Laissons la radio à un peuple imbécile –

J’ai mes informateurs. » - « Quoi, Monsieur ne sait pas ?

Je crois, Monsieur, qu’il faut, tous deux, qu’on s’y remette

Si on veut faire place nette.

La radio nous annonce une invasion des chats.

Il va falloir tuer tout cha ! »

(Il prononçait à l’auvergnate

Etant chien de Clermont-Ferrand.)

Le rat, entendant

Ces mots, bondit soudain des quatre pattes.

Laissant l’engin de luxe aux portes nickelées,

Dépouillant son plastron, sa pelisse fourrée,

Jetant sa canne et son chapeau

Rat nu, en poil de rat,

Comme au jour de naissance,

Le rat ne fit qu’un bond jusqu’à l’égout voisin

D’où il cria au sot :

« Apprenez, sotte engeance,

Que la race des rats a bien d’autres desseins !

Un rat gras à New York vaut un rat gras à Vienne

Ou à Paris.

Courage, mon ami !

Défendez le pays :

Et lorsque nous aurons enfin

Vaincu la race des félins,

Informez-moi, que je revienne. »

 

17/12/2007

GEORGE BEHAR, dit GEORGE BLAKE

Nous revoilà dans le monde sulfureux et opaque des espions occidentaux à la solde du KGB, du style George Koval que nous avons vu récemment.

09d1ec7d07e75fc70d5491b3df9737c2.jpgGeorge Behar naît en 1922 à Rotterdam d’une mère hollandaise et d’un père juif d’origine espagnole passé par la Turquie et naturalisé britannique. On voit que dès le départ, il est fortement marqué par l’internationalisme.

A la mort de son père, il a treize ans et on l’envoie vivre chez de riches parents en Egypte. Là, il sera très proche de son cousin, Henri Curiel, son aîné de huit ans. Cette rencontre va être déterminante pour son avenir. J’ouvre ici une parenthèse pour indiquer que Henri Curiel, né au Caire dans une famille de banquiers juifs d’origine italienne, sera l’un des fondateurs du parti communiste égyptien. Il mènera une existence plus que ténébreuse d’activiste pro-communiste et finira assassiné à Paris en 1978. Il est enterré au Père Lachaise. Ses assassins ne seront jamais identifiés, mais il est vrai que les pistes étaient si nombreuses…

Voilà donc qui sera le mentor du futur espion et on peut imaginer sans mal qu’il sera fortement endoctriné, si ce n’est carrément piloté. Toujours est-il que dès ses 18 ans, il se rend à Londres et rejoint le service d’opérations spéciales britannique, le SOE. C’est la guerre et au SOE, il y a du travail pour tout le monde. Il paraîtrait que ce serait à la suite d’un chagrin d’amour, et d’un rejet par les parents de sa belle au motif qu’il était juif, qu’il aurait pris en grippe ces snobs d’Anglais. Mouais….je suis plus que sceptique... C’est en tout cas à ce moment-là que Henri Curiel le recrute pour le KGB. J’aurais plutôt tendance à croire que cette filière était prévue dès le départ.

Juste après la guerre, il se fait recruter par les services secrets britanniques, le MI6 et envoyer d’abord à Hambourg puis à Séoul. Là, il est arrêté par l’armée communiste nord-coréenne et durant ses trois années de captivité, il aura le temps de lire Marx et de devenir  marxiste. Encore une fois, je croirais qu’il l’était bien avant. Toujours est-il qu’en 1953, il est relâché et envoyé par les britanniques, qui ne se doutent de rien, à Berlin. Là, il aura tout loisir d’informer le KGB d’un certain nombre d’opérations et surtout, il donnera des listes entières de ses collègues travaillant au MI6 aux soviétiques, les condamnant à mort.

Il continuera à passer des informations aux soviétiques au gré de ses divers postes. Il est dénoncé à son tour en 1961 par un espion polonais du KGB passé à l’ouest, Michael Goleniewski. Rappelé de Beyrouth, où il est en poste, à Londres, il est  arrêté à son arrivée. A l’issue d’un procès qui se déroulera à huis-clos, il est très lourdement condamné à 42 ans de prison. Mais il ne les fera pas car cinq ans plus tard, il parviendra à s’évader de sa prison avec l’aide de trois anarchistes. Ainsi que d’autres appuis en coulisse, qui ne seront jamais réellement révélés.

George Blake s’envole alors pour Moscou et commence une nouvelle vie. Il publiera son autobiographie en 1990 sous le titre No Other Choice (Pas d’autre choix). L’argent qu’il devait retirer de la vente de ce livre en Grande-Bretagne sera retenu par le gouvernement, à sa grande indignation. Il portera plainte auprès de la Cour européenne des droits de l’homme pour violation …des droits de l’homme et recevra une somme modique en compensation.

Il vit toujours à Moscou, encore alerte et actif à 85 ans, percevant une pension de colonel du KGB, et toujours aussi marxiste-léniniste. Il a d’ailleurs précisé dans une interview qu’il ne se considérait nullement comme un traître et vous allez voir que son raisonnement est imparable : il n’a pas trahi car il ne s’est jamais senti Anglais. « Pour trahir, il faut d’abord appartenir. Or je n’ai jamais appartenu. »

Et voilà, le tour est joué. Et tant pis pour ceux qui appartenaient.

16/12/2007

IL Y A 90 ANS, ON PROMETTAIT (DEJA) DES LENDEMAINS RADIEUX… (29)

 

Faisant un récapitulatif des révolutionnaires évoqués jusqu’à présent, je m’aperçois que sur une petite trentaine de noms, n’apparaissent que … deux femmes : l’espionne Zarubina et la communiste roumaine Ana Pauker. Serait-ce que les femmes n’avaient pas, elles aussi, l’ardent désir de participer activement à l’avènement du grand soir ? Ce serait bien mal les juger. Aussi, nous allons en évoquer quelques-unes, afin de vous prouver que leur soif de renverser l’ordre établi ne le cédait en rien à celle de leurs compagnons.

J’en profite pour indiquer – mais vous l’aurez remarqué – que je choisis mes « victimes » au gré de l’inspiration. Faire un plan établi, les enfermer trop rigidement dans des catégories fixes m’ennuie, finalement. Je trouve que c’est plus intéressant de circuler à travers les secteurs d’activités, voire les pays. De toute façon, ils n’échapperont pas …

ROSA LUXEMBURG, dite ROSA LA ROUGE

a74b055882b6203f1aa18aaa55cd74cb.jpgSi quelqu’un a eu véritablement la fibre révolutionnaire, c’est bien elle. Qui l’a poussée à ne jamais transiger avec ses convictions et à ne pas ménager ses critiques à l’égard de ses collègues révolutionnaires, quels qu’ils soient. S’inquiétant du chemin suivi par les bolcheviques, elle écrira notamment ceci peu de temps après la révolution d’Octobre : "La liberté seulement pour les partisans du gouvernement, pour les membres d'un parti, aussi nombreux soient-ils, ce n'est pas la liberté. La liberté, c'est toujours la liberté de celui qui pense autrement." [...] "La tâche historique qui incombe au prolétariat, une fois au pouvoir, c'est de créer, à la place de la démocratie bourgeoise, la démocratie socialiste, et non pas de supprimer toute démocratie." Allez, pour avoir écrit – et pensé – cela, il lui sera beaucoup pardonné.

Elle naît en 1870 ou 1871 dans une famille de commerçants juifs polonais et n’a pas dix-huit ans qu’elle est déjà obligée de fuir en Suisse en raison de ses activités politiques. Elle s’est en effet engagée au parti socialiste révolutionnaire polonais Proletaryat où elle manifeste un activisme débordant.

Installée à Zurich, elle reprend des études d’économie politique et s’engage dans diverses activités annexes, comme le lancement d’un journal, La cause ouvrière, en 1893, ou encore celui d’un parti, le SDKP – parti social-démocrate du Royaume de Pologne – en 1894, avec Leo Jogiches, qui restera un compagnon de toute sa vie.

En 1898, elle contracte un mariage blanc avec Gustav Lübeck afin de devenir citoyenne allemande et milite avec ardeur dans les rangs du SPD (parti social-démocrate). Dès cette période, elle s’illustre par des débats théoriques très poussés avec les différentes factions, branches, mouvements existant au sein du marxisme. Je me garderai bien d’entrer dans les détails, il y faudrait plus qu’un article. Mais vous l’aurez compris, c’est une théoricienne brillante et passionnée, bien que souvent moquée par ses distingués confrères qui lui reprochent, étant femme, de se mêler de débats hors de sa (faible) portée.

Ce qui ne l’empêche nullement de poursuivre avec opiniâtreté sa route. Pour gagner sa vie, elle est journaliste, traductrice, car elle parle polonais, russe, allemand, français et yiddish, voire enseignante à l’école des cadres du SPD.

Eclate la révolution de 1905 en Russie. Rosa Luxemburg se précipite en Pologne où elle espère l’embrasement. Mais, fausse alerte, le soufflé retombe et elle est arrêtée. Elle manquera de peu d’être exécutée. Cette fois, elle sera simplement assignée à résidence en Finlande.

Elle n’y reste pas longtemps puisqu’on la retrouve en Allemagne en 1906. A partir de cette date et jusqu’à la guerre de 1914, elle va traverser une sorte de désert où elle se trouve marginalisée dans son propre parti qui est contaminé – de son point de vue – par le nationalisme et le militarisme ambiants et qui finira par voter les crédits de guerre en 1914.

Pacifiste, elle va s’opposer avec Karl Liebknecht à ce qu’elle considère comme une dérive. Elle appelle au refus d’obéir aux ordres de conscription, ce qui lui vaudra d’être emprisonnée. Exclue du SPD, elle crée le 1er janvier 1916 la Ligue Spartacus avec Liebknecht, Clara Zetkin et Franz Mehring. Elle est à nouveau emprisonnée peu après.

7207fef1f113c637e614dd74ac60b03a.jpgEn novembre 1918, c’est la révolution en Allemagne. Rosa Luxemburg est libérée et en profite immédiatement pour réorganiser la Ligue Spartacus, qui deviendra plus tard le parti communiste allemand. Elle en rédige le programme, en définit la stratégie et en anime le journal, Die Rote Fahne (Le Drapeau Rouge).

Entre-temps s’est bien sûr produite la révolution de 1917, dont elle ne tarde pas à dénoncer la dérive totalitaire, notamment dans un ouvrage publié en 1918, La révolution russe. Mais elle ne saura jamais à quel point elle avait eu raison – sur ce point. L’insurrection spartakiste est déclenchée le 5 janvier 1919 à Berlin. Elle échoue et est réprimée dans le sang par les sociaux-démocrates au pouvoir, ses anciens compagnons, qui se débarrasseront à cette occasion de cette aile gauche encombrante. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont tous les deux arrêtés et assassinés le 15 janvier 1919.

15/12/2007

ŒIL POUR ŒIL …

dff23d679fb47cd6ab207755d4935d43.jpgNous avons parlé le 22 novembre dernier du criminel de guerre Solomon Morel dont l’extradition, demandée à plusieurs reprises par les autorités polonaises, avait toujours été obstinément refusée par l’Etat d’Israël où il s’était réfugié. Il est finalement mort cette année à Tel Aviv.

Je n’avais pas fait mention dans cet article du livre du journaliste américain qui avait permis de faire connaître au monde l’histoire de Solomon Morel et, de façon plus large, un épisode délibérément occulté de la fin de la seconde guerre mondiale, à savoir la vengeance que des juifs - rescapés ou non des camps de concentration – exercèrent sur le camp des vaincus.

Ce journaliste s’appelait John Sack et le livre An Eye for an Eye (Œil pour œil). Il fut publié en 1993 et déclencha un énorme scandale.

Comble de malheur, John Sack était loin d’être le premier journaliste venu, ce qui aurait permis le boycottage pur et simple du livre. Né en 1930 dans une famille juive de New-York – par-dessus le marché – il avait assuré la couverture de presse de tous les grands événements politiques auxquels les Etats-Unis avaient été associés depuis un demi-siècle. Il avait notamment été correspondant de guerre en Corée, Vietnam, Irak, Afghanistan, Yougoslavie. Ses reportages étaient publiés dans des revues et journaux réputés comme Esquire, Harper’s ou The New Yorker.

Pour écrire An Eye for an Eye, il s’était livré à une enquête minutieuse de plusieurs années. Il ressortait de cette enquête qu’immédiatement après la fin de la seconde guerre mondiale, en 1945, les soviétiques qui occupaient la Pologne et une partie de l’Allemagne avaient délibérément confié l’administration de 1255 camps de concentration à des juifs. Ces derniers  firent payer aux civils allemands ou polonais qui y étaient détenus, y compris des femmes et des enfants, les crimes commis par les nazis. John Sack détaillait en particulier le cas Solomon Morel, auquel les autorités polonaises s’intéressaient particulièrement depuis 1992 et qui sera finalement inculpé en 1996.

A la parution de ce livre qualifié de « scandaleux », les organisations juives américaines se déchaînèrent. Abe Foxman, président de l’Anti-Defamation League, proclama qu’il ne s’agissait que d’un tissu de mensonges, ajoutant curieusement que Morel « bien que né juif » aurait dû être décrit comme « un communiste d’origine juive ». Ce qui, vous en conviendrez, change tout, n’est-ce pas ?

32f59990213ee0da1c27b65abdbb99ec.jpgJohn Sack est mort en 2004. Son site internet (www.johnsack.com ) est toujours ouvert et relate en détails toutes les péripéties qui accompagnèrent la sortie de cet ouvrage tendancieux.

Qui éclipse quelque peu les neuf autres qu’il a écrits, pourtant fort intéressants eux aussi, notamment sur la guerre du Vietnam.

 

10:10 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : licra, anne, kling, eye, john, sack, morel

14/12/2007

IL Y A 90 ANS, ON PROMETTAIT (DEJA) DES LENDEMAINS RADIEUX… (28)

Tous les hommes, ou femmes, dont il est question ici, quel que soit le poste occupé, ont été complices du régime qu’ils ont créé et servi. Les malheurs qui ont pu leur arriver suite à la prise de pouvoir de Staline furent occasionnés, non par une dénonciation des crimes du régime survenus DES LE DEBUT, mais uniquement par des luttes intestines de pouvoir.

IAN FRIDRIKHOROVICH, dit MARTYN IVANOVICH LATSIS

 

9d4f6814b647191eb956b47f65a6d5fc.pngIl est très difficile de trouver des données concernant ce personnage qui occupa pourtant un rang élevé à la tchéka dès sa création en décembre 1917. C’est finalement sur un site russe que j’ai trouvé ses dates de naissance et de décès, ainsi que son nom véritable.

Martyn Latsis, son pseudonyme, est né en 1888 dans une famille juive de Lettonie. Il va suivre le parcours classique puisqu’il adhère tout jeune au parti socialiste-révolutionnaire. Très actif lors de la révolution de 1917, il fait partie, avec Dzerjinski, le futur patron de la tchéka, du comité révolutionnaire de Petrograd. C’est dans ce noyau dur que Dzerjinski va recruter les cadres de la future police secrète et Latsis sera son adjoint.

Bien que l’on connaisse peu de chose sur lui, on peut supposer qu’il avait fait des études car apparemment il aimait écrire. Il publiera en effet en 1920 à Moscou un livre intitulé Dva goda borby na vnutrennom fronte (Deux ans de lutte sur le front intérieur), dans lequel il relate sa vision de la guerre civile.

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En tout cas, dans ses fonctions de dirigeant de la tchéka, il aura l’occasion de s’exprimer à maintes reprises et il dira alors des choses fort instructives :

Dans les Izvestia du 23 août 1918 – alors que la première vague de la terreur rouge bat son plein: « La guerre civile ne connaît pas de lois écrites. La guerre capitaliste a ses lois écrites (…) mais la guerre civile a ses propres lois (…) Il faut non seulement détruire les forces actives de l’ennemi mais démontrer que quiconque lèvera l’épée contre l’ordre de classe existant périra par l’épée. Telles sont les règles que la bourgeoisie a toujours observées dans les guerres civiles qu’elle a menées contre le prolétariat (…) Nous n’avons pas encore suffisamment assimilé ces règles. On tue les nôtres par centaines et par milliers. Nous exécutons les leurs un par un, après de longues délibérations devant des commissions et des tribunaux. Dans la guerre civile, il n’y a pas de tribunaux pour l’ennemi. C’est une lutte à mort. Si tu ne tues pas, tu seras tué. Alors tue si tu ne veux pas être tué ! ».

Ces accents meurtriers étaient destinés à réveiller l’instinct de revanche dans les masses populaires. Ce qui va marcher au-delà de toute espérance. Ainsi encouragées par le pouvoir, les tchékas locales, qui constituaient l’occasion rêvée de régler tous les comptes en retard, vont se mettre à pulluler. A telle enseigne que les bolcheviques auront du mal par la suite à remettre de l’ordre et à faire rentrer tout ce beau monde dans le cadre d’une tchéka unifiée et disciplinée.

Le 1er novembre 1918, Latsis fournit à ses sbires les instructions suivantes pour la conduite de leurs « enquêtes » : « Nous ne faisons pas la guerre contre des individus en particulier. Nous exterminons la bourgeoisie comme classe. Ne cherchez pas dans l’enquête des documents et des preuves de ce que l’accusé a fait, en actes ou en paroles, contre l’autorité soviétique. La première question que vous devez lui poser, c’est à quelle classe il appartient, quelles sont son origine, son éducation, son instruction, sa profession ».

Dans son livre, il  prétendra qu’au cours du second semestre 1918, la tchéka avait exécuté 4500 personnes, précisant même :  « Si l’on peut accuser la tchéka de quelque chose, ce n’est pas d’excès de zèle dans les exécutions mais d’insuffisance dans l’application des mesures suprêmes de châtiment. Une main de fer diminue toujours la quantité de victimes ».

Des études ultérieures ont fait apparaître la nette sous-évaluation de ce chiffre. Le nombre des  victimes de la tchéka pour le seul automne 1918 tourne plutôt  autour de 10 à 15 000.

Nous  retrouvons Latsis chef de la tchéka d’Ukraine en 1920. C’est la période de la décosaquisation. Des familles entières, voire des voisins,  seront enfermés dans de véritables camps de la mort. Latsis notera à ce propos dans un rapport: « Rassemblés dans un camp près de Maïkop, les otages – des femmes, des enfants et des vieillards – survivent dans des conditions effrayantes, dans la boue et le froid d’octobre (…) Ils meurent comme des mouches (…) Les femmes sont prêtes à tout pour échapper à la mort. Les soldats qui gardent le camp en profitent pour faire commerce de ces femmes ».

On peut supposer qu’il poursuivra dans les rangs de la tchéka une carrière aussi prometteuse.

D’après le site russe, il meurt en 1938. Il avait donc cinquante ans. Etant donné cette date fatidique, on peut supposer sans trop risquer de se tromper qu’il ne s’est pas fait écraser par un autobus. Mais bien plutôt par une machinerie autrement plus puissante qui portait le nom évocateur de « grande purge ».

Source des citations: Le livre noir du communisme -ouvrage collectif