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15/03/2010

LES SURVIVANTS (SUITE)

« Camps de la mort. Soixante-cinq ans après, le combat pour la mémoire des survivants

 

Soixante-cinq ans après la libération des camps de la mort, les anciens déportés jettent leurs dernières forces pour que la mémoire de la Shoah leur survive. Retour en enfer avec Jules, Charles et Arlette.

 

Une bise venue de Russie lèche des lambeaux de neige, le long des baraques de Majdanek. Les corbeaux s’envolent en croassant. « Il y a toujours des corbeaux ici, comme à Birkenau », note Jules. Jules Fainzaing, bientôt 88 ans, marche doucement vers la chambre à gaz, au fond du camp. Cachant, dans un sourire, tout ce que ces visites ont d’éprouvant. « De l’appréhension ? Il n’y a plus de nazis aujourd’hui… » « La vraie mort, c’est l’oubli » Jules est juif. Il a survécu à 34 mois d’internement dans les sous-camps d’Auschwitz, entre 1942 et 1945.

 

La veille, il était à Birkenau. Ce même mois, il reviendra deux fois en Pologne arpenter les camps de la mort, braver le froid des souvenirs. Avec l’énergie farouche des derniers témoins. Avec une activité de jeune homme pour contrer une nouvelle angoisse : comment se perpétuera le souvenir de ce cataclysme que fut la Shoah, quand se sera tue la voix des survivants ?

 

« Seuls quelque 2 500 Juifs, sur les 76 000 déportés de France, sont revenus des camps », estime Jules. « Et nous ne sommes plus qu’environ deux cents. » Parmi eux, ceux qui peuvent ou veulent témoigner se comptent sur les doigts de quelques mains. Près de Jules, un autre miraculé, rescapé de l’abîme, également juif d’origine polonaise : Charles Testyler, 83 ans. Après la guerre, il a commencé par revendre des aiguilles de récupération à Paris. Il a réussi une belle carrière dans le prêt-à-porter. Comme Jules, il a attendu une bonne cinquantaine d’années avant de devenir un combattant de la mémoire. Charles et sa femme Arlette, raflée du Vel d’Hiv’, ont fondé en 1997 l’association Mémoire et vigilance des lycéens. « On n’a pas eu d’aide psychologique, raconte Arlette. On a compris que notre deuil ne pouvait s’accomplir que par la transmission aux générations futures des souffrances des Juifs et des Tziganes ». L’association s’adresse aux élèves et à leurs professeurs, pour « les aider à enseigner cette histoire ». Un passage de « témoins ». « La vraie mort, c’est l’oubli. Notre mémoire fera revivre ces disparus. »

 

Ce début mars, avec le soutien du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), l’association a organisé son douzième voyage à Auschwitz. « Sans doute le dernier », annonce Arlette, sans le croire tout à fait. Il a rassemblé une soixantaine de personnes (témoins, enseignants, journalistes, étudiants journalistes…). Ces déplacements sont en bonne partie financés par le couple lui-même : grâce à des Garden parties organisées dans sa maison de Deauville et en piochant dans sa propre fortune. « On a déjà affrété des avions entiers », confie Arlette. « On le fait avec l’accord de nos enfants et petits-enfants, car c’est leur héritage… » « Qui relèvera les inexactitudes ? » Les Testyler ont engagé un cameraman et un photographe pour suivre ce voyage. Et ils publieront un livre cette année. Plus le temps passe, plus ce besoin de transmettre se fait impérieux. « Il y a urgence », confirme Esther Moskovic, que son père a sauvée des griffes nazies en l’enfermant dans un grenier. « On doit faire le maximum. On a peur qu’après nous, au bout d’un certain temps, on se demande si la Shoah a vraiment existé. On doit parler. Rien ne remplacera jamais le témoignage direct.»

 

Et tant pis si, toujours, les yeux s’embuent et les ventres se nouent, tant pis pour la fatigue. Ces dernières années, Jules s’est rendu à Auschwitz jusqu’à une quinzaine de fois par hiver. Il en est tombé malade (« C’était physique et mental »), mais il continuera, jusqu’à la fin, à se déplacer, dans les camps et les écoles, « car quand je ne serai plus là, qui relèvera les inexactitudes ? » Les déportés ne se privent pas de corriger les guides polonais. Il ne peut exister qu’une vérité : celle des survivants. « Après ces voyages, je suis en dépression », confie Charles. « La déportation, chaque nuit, je m’endors et je me réveille avec. Mais témoigner fait aussi du bien. » « C’est dur mais ça aide, confirme Arlette. C’est notre psychanalyse… »

 

Hervé de Chalendar (article publié dans l’Alsace le 11 mars 2010) »

 

Source : http://www.crif.org/index.php?page=articles_display/detai...

16:00 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0)

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