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17/02/2010

UNE SAGA JUIVE : LA MAISON CHANEL

images.jpgLa famille Wertheimer possède la maison Chanel, ainsi  que les cosmétiques Bourjois, avec un J comme joie, les fusils de chasse Holland & Holland, la marque de maillots de bains Erès et les éditions de La Martinière. Les frères Wertheimer, dont la fortune s’est classée à la 10e place en France en 2009 avec 3,5 milliards €, sont également à la tête d'une prestigieuse écurie de chevaux de courses.

 

Il est intéressant de se pencher sur la saga de cette famille pour au moins une bonne raison : comment a-t-elle réussi à bâtir cette fortune colossale dans la France de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, époque comme chacun sait – on nous le répète suffisamment - où régnait dans notre pays un antisémitisme aussi viscéral que forcené ? Un antisémitisme qui mena directement à l’atroce régime de Vichy. Oui, vraiment, comment cette famille méritante réussit-elle pareil prodige dans un environnement aussi défavorable?

 

 

Vous saurez tous les détails en lisant l’enquête très approfondie que mena L’Express sur la famille, il y a quelques années (http://www.lexpress.fr/actualite/economie/la-fabuleuse-hi...) Je me contenterai, quant à moi, de retracer les grandes lignes du départ qui éclairent un contexte, somme toute, pas si épouvantable que ça:

 

Naissance en 1852 en Alsace du patriarche, Ernest Wertheimer. A Paris, en 1874, il s’associe avec la maison Dreyfus & Kaufmann, fabricants de cravates, puis, en 1892, crée sa propre affaire. Gros succès. En 1898, il s’associe à 50% aux deux frères Orosdi, « juifs d’origine austro-hongroise », qui apportent Bourjois et un réseau de grands magasins nouvellement créés.

 

Sur ces entrefaites, Alphonse Kahn et Théophile Bader, également juifs alsaciens, créent les Galeries Lafayette. (Pour rappel : l’affaire Dreyfus se déroule entre 1894 et 1906. Elle ne gênera pas trop les affaires, comme on peut le constater).

 

En 1909, tous les précédents s’associent pour construire encore plus grand et plus beau : les Galeries Lafayette (presque) comme aujourd’hui. Cette même année, Ernest reçoit la Légion d’honneur. Il avait épousé une juive alsacienne, Mathilde Bollack, dont il aura deux fils : Paul, né en 1883 et Pierre, né en 1888. Ces derniers parcourront le globe au début des années 1900 pour placer les produits Bourjois. Avec efficacité. Points de vente et licences se multiplient.

 

Paul se marie en 1910 avec sa cousine, Madeleine Bollack, Pierre la même année avec Germaine Revel, apparentée à la dynastie Lazard.

 

Arrive la guerre. Les deux frères sont mobilisés. On en retrouve un, secrétaire au ministère du Ravitaillement, l’autre à New York en 1916, où il profite de son séjour pour activer ses affaires là-bas.

 

Dès 1918, avec leurs cousins belges Fribourg, ils financent une société de fabrication d’avions, qui s’appuie sur les compétences de Félix Amiot, exceptionnel concepteur d’engins. En 1920, Pierre achète un château dans le Médoc. Il y crée un haras. Débute une passion familiale pour les chevaux.

 

En 1923, Théophile Bader – le fondateur des Galeries Lafayette - présente une certaine Gabrielle Chanel aux frères Wertheimer. Entre les idées de l’une, les réseaux (surtout américains) et l’argent des autres, le courant passe. En 1924 est créée une société dont les Wertheimer possèdent 70%, Adolphe Dreyfus et Max Grumbach 20% et Chanel 10%. Une répartition qui causera bien des aigreurs par la suite, Chanel s’estimant flouée.

 

Toute cette tribu – famille, amis, associés, pratiquement exclusivement « communautaires » – prend très confortablement ses quartiers estivaux à Deauville, pour les chevaux. Paul aura deux enfants, Janine et Antoine. Et sa Légion d’honneur en 1925. Pierre l’aura aussi, bien sûr, un peu plus tard. Ce dernier est également très branché « art » et sera un excellent client du célèbre galeriste George Wildenstein.

 

Je ne vais pas continuer à vous raconter la saga, c’est trop long, quoique fort intéressant. La seconde guerre mondiale verra toute la tribu, famille, amis et associés, installés à New York. Y compris le fils de Pierre, Jacques, pistonné en haut lieu et démobilisé dès novembre 1940.

 

Tout le monde rentrera ensuite poursuivre de florissantes affaires qui n’auront finalement pas trop pâti du conflit. Une originalité : Pierre Wertheimer, patriote mais pas trop, renoncera à la nationalité française et se fera naturaliser … mexicain en 1948. Des considérations fiscales ne sont pas trop étrangères à ce soudain intérêt pour un pays présentant de surcroît l’avantage d’être proche des Etats-Unis.

 

Remarquons juste un point : Amiot et Chanel avaient du talent, mais pas les capitaux nécessaires au développement de leur talent. Ils sont les seuls « non communautaires » que l’on rencontre dans cette histoire. Les autres, eux, avaient l’argent nécessaire. C’est aussi un talent, notez bien.

 

Il est quand même difficile de trouver dans cette saga trace de l’atroce antisémitisme qui s’étalait pourtant partout avant la guerre. Tenez, même dans le film de Jean Renoir - un type de gauche pourtant - La Grande Illusion, sorti en 1937, dans lequel on voit un groupe de soldats français, prisonniers des Allemands pendant la Première guerre mondiale, décider de s'évader :

 

P. Fresnay - Qu'est-ce que vous en pensez Rosenthal, vous qui êtes un sportif ?

 

Second rôle - Lui ? Il est né à Jérusalem !

 

Rosenthal - Ah, pardon ! A Vienne, capitale de l'Autriche, d'une mère danoise et d'un père polonais naturalisé français.

 

J. Gabin - Vieille noblesse bretonne, quoi !

 

Rosenthal - C'est possible, mais vous autres, vieux Français de vieille souche, tous réunis, vous ne possédez pas 100 m² de votre pays ! Eh ben ! Les Rosenthal ont trouvé le moyen en 35 ans de s'offrir trois châteaux historiques, avec chasses, étangs, terres arables, vergers, clapiers, garennes, faisanderies, haras, et trois galeries d'authentiques ancêtres au grand complet. Si vous croyez que ça ne vaut pas la peine de s'évader pour défendre tout ça !

 

P. Fresnay - Je n'avais jamais envisagé la question du patriotisme sous cet angle à vrai dire très particulier !

 

 

Un dialogue effarant d’antisémitisme, n’est-ce pas ?

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