Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07/02/2010

AUX RACINES DU TERRORISME INTELLECTUEL - 3

Suite du texte de Marcel Aymé, paru en 1950 dans Le Crapouillot:

 

L'épuration et le délit d'opinion  (n° 3)

 

"Jusqu’au dernier jour, on crut que le général de Gaulle n’était pas absolument indifférent à la littérature et qu’il aimerait gracier un écrivain innocent. On ne pouvait se tromper plus lourdement. A lui aussi, la vie d’un poète était peu de chose et importait infiniment moins qu’un témoignage de satisfaction du parti communiste. Peut-être aussi qu’il avait du goût pour les exécutions (sinon, comment aurait-il, sans une parole de réprobation ou d’apaisement, toléré les massacres des premiers mois de la Libération ?). Durant le temps qu’il fut au pouvoir, on chercherait en vain, dans sa vie publique, la moindre manifestation de générosité, de bonté, le plus petit élan de pitié ou de charité. L’homme est sec.

 

Pour Maurras, il ne pouvait être question de suspecter son patriotisme et l’on savait qu’aucune considération n’aurait pu l’empêcher de dénoncer publiquement ce qu’il croyait contraire aux intérêts du pays. On le savait même si bien qu’on décida de le réduire au silence par tous les moyens. C’est qu’avant la guerre, Maurras avait en France une situation exceptionnelle qui n’a pas d’équivalent aujourd’hui. Leader du parti monarchiste, ce n’était pas à ce titre qu’il devait son importance. Mais grand maître de l’Action Française où il écrivait quotidiennement ses deux ou trois cents lignes, il était le critique officiel de la Troisième République. On comprend que les nouveaux messieurs de la Quatrième aient voulu se débarrasser d’un critique ayant si souvent alerté l’opinion publique. Ils avaient presque tout à cacher : l’inanité de leur politique, la corruption dans les ministères, dans les administrations, les abus de pouvoir, l’abaissement d’un peuple abruti par la terreur et le mensonge. Imagine-t-on, en 1945, Maurras libre d’écrire comme il l’était autrefois ? C’eût été la fin du régime. Le plus simple était de le faire condamner à mort, ce qui ne souffrait du reste aucune difficulté. Comme  son innocence était patente et qu’on redoutait le mépris de nos alliés anglo-saxons dégoûtés par nos kermesses judiciaires, on n’osa pas fusiller un vieillard. La peine de mort fut commuée en celle des travaux forcés à vie. L’essentiel était qu’il se tût. Aujourd’hui encore, nos gouvernants ne sont pas pressés de lui rendre la liberté.

 

L’originalité des tribunaux de la Résistance c’est que, tout en se débarrassant des personnes, l’Etat s’emparait de leurs biens. A première vue on ne saisit pas le rapport entre la confiscation des biens et le délit d’opinion, mais il faut se souvenir que nombre de Résistants ou pseudo-résistants s’étaient octroyé des situations dans la politique, dans l’administration, dans le journalisme et même dans les lettres. Ces situations, ils entendaient en jouir en toute quiétude. Ayant fait condamner à la prison ceux qu’ils avaient supplantés dans leurs emplois, ils voulaient encore que ces malheureux, au jour lointain de leur libération, fussent jetés sur le pavé sans un toit, sans un meuble, sans un sou et dans un tel état de misère qu’il leur fût impossible de rien entreprendre. Supplémentairement, les tribunaux frappaient les gens qui s’étaient rendus coupables du délit d’opinion d’une peine « d’indignité nationale », apparemment anodine, mais interdisant l’accès à la plupart des professions libérales et commerciales. A une époque où les criminologistes se soucient de plus en plus, pour les délinquants, de faciliter leur réadaptation à la vie normale, il est remarquable que le gouvernement de Gaulle ait voué au chômage et au désespoir les « criminels » convaincus du délit d’opinion. Il faut croire que cette préoccupation était d’ordre majeur chez nos maîtres résistants, car ils n’abandonnèrent pas aux seules cours de justice le soin d’empêcher leurs ennemis d’exercer un métier qui pût servir de tremplin à une activité politique. Il y eut des espèces de juridictions professionnelles qui éliminaient les indésirables (en même temps, les syndicats, par exemple dans le journalisme et le cinéma, multipliaient les barrières interdisant l’accès à la profession, si bien qu’aujourd’hui encore on se croirait revenu aux temps d’avant 89, en plein régime corporatif), les condamnant au chômage, à temps ou à vie.

 

A côté de ces comités d’épuration et les épaulant, il y avait des associations de rabatteurs et de poulets auxiliaires qui se chargeaient de subodorer le délit d’opinion et de livrer les suspects à la police. Par exemple, le CNE (Comité National des Ecrivains) publia une liste de coupables, dénonçant ainsi des confrères à la justice et réclamant à grand tapage les plus durs châtiments. Puissamment orchestrée, la délation avait à son service d’autres bourriques qui travaillaient dans la presse et il y avait même, suscités par la peur, des initiatives privées, des poètes indicateurs ou des mouches du roman psychologique, qui bavaient spontanément des injures et des calomnies sur leurs confrères en difficulté. C’était comme un grand concours d’ignominie. »

Les commentaires sont fermés.