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05/02/2010

AUX RACINES DU TERRORISME INTELLECTUEL -1

32.jpgAu hasard de mes lectures, je retrouve ce texte magistral que Marcel Aymé écrivit en 1950 pour le journal Le Crapouillot. C’était il y a soixante ans et pourtant il est toujours d’actualité. Où l’on voit que le terrorisme intellectuel en France a une longue histoire et plonge ses racines dans un après-guerre dominé par les communistes.

 

Le texte est long, il sera présenté en feuilleton. Mais je crois qu’il en vaut la peine.

 

« L’épuration et le délit d’opinion (n°1)

 

En temps normal, le délit d’opinion n’existe pas en France. Il est permis à quiconque résidant sur notre territoire de proclamer dans ses discours et dans ses écrits son hostilité contre un régime politique, contre des institutions religieuses, contre l’armée, la patrie, les femmes, les faux cols durs, et corollairement de faire éclater sa foi dans une mystique ou dans les destins de l’Empire de Chine. En fait, il arrive régulièrement qu’en temps de guerre, les législateurs suspendent le droit de s’exprimer librement sur toute espèce de sujet. Toutefois, le délit d’opinion, que les tribunaux ont la décence d’habiller d’un autre nom, n’est punissable que s’il appartient à certaines catégories préalablement fixées et délimitées par la loi. On est presque confus de devoir insister sur cette évidence, mais un délit quelconque ne saurait avoir d’existence avant que soit promulguée la loi interdisant de le commettre.

 

En 1944, lorsque au gouvernement légal du maréchal Pétain succédait un gouvernement de fait, celui du général de Gaulle, il n’y avait pas de loi qui reconnût et réprimandât le délit d’opinion (cela n’empêchait pas les Allemands de le réprimer). Il eût été naturel d’en forger une qui déclarât passibles, désormais, de telle ou telle peine, les professions de foi hitlériennes et antigaullistes. On sait bien que les nécessités d’un gouvernement de fait ne sont pas souvent compatibles avec l’exercice de la liberté et, dans l’euphorie de la Libération, les Français auraient accepté le régime de la trique sans trop rechigner. Ils devaient bientôt comprendre qu’il s’agissait, dans le genre, de quelque chose d’infiniment plus corsé. Ayant instauré la terreur et élevé la délation à la dignité d’une vertu (souvenons-nous des affiches invitant les Parisiens à dénoncer leurs voisins et connaissances), le gouvernement du général de Gaulle chercha un moyen de conférer au pur arbitraire l’apparence de la légalité. Le diable sait où il fit cette trouvaille, car elle était sans précédent dans les annales de la Justice et en opposition avec les principes fondamentaux de toute jurisprudence. On créa donc une loi réprimant le délit d’opinion, mais une loi à effet rétroactif. Ce monument de barbarie, de cynisme, d’hypocrisie, ce crime crapuleux contre l’humanité fut alors unanimement approuvé par tous ceux qui avaient l’autorisation d’écrire dans les journaux. Les grandes voix brevetées de la conscience française se prononcèrent carrément pour le déshonneur. Au moins, la magistrature française, horrifiée par ce barbarisme juridique, allait-elle faire bloc et protester d’un seul cri ? Pas du tout, car les juges, ayant prêté serment au Maréchal, tremblaient de peur dans leurs robes et n’avaient en tête que leur sécurité et leur avancement. Ces misérables auraient pu se contenter d’être les fonctionnaires de l’injustice, mais non. Au lieu d’appliquer la loi avec modération, ils firent infliger les peines les plus dures et rivalisèrent de lâcheté, de cruauté, de bassesse. A cette occasion, le niveau moral de la magistrature se révéla, dans l’ensemble, fort inférieur à celui des prisonniers de droit commun. A vrai dire, on s’en doutait déjà.

 

Les « délinquants » appartenaient à tous les milieux, à toutes les professions. Il suffisait d’avoir professé plus ou moins ouvertement des opinions collaborationnistes et d’être mal vu de sa concierge pour être jeté en prison où l’on attendait six mois, un an, ou davantage, la faveur de comparaître devant un tribunal. Bien souvent, dans les premiers temps de l’occupation, le prévenu était abattu sans autre forme de procès par des FFI agissant soit dans un élan de fureur patriotique, soit par manière de récréation, mais le plus souvent pour s’emparer de ses dépouilles.

 

Le délit d’opinion devait être retenu principalement contre les écrivains, les journalistes et les hommes politiques (y compris les conseillers municipaux) qui s’étaient exprimés publiquement à propos des événements politiques durant l’occupation. Les fonctionnaires furent également traqués dans toutes les administrations. Il y avait à ces persécutions des raisons simples, logiques. D’une part les communistes entendaient profiter de l’occasion pour éliminer le plus grand nombre possible de leurs adversaires politiques et, éventuellement, les remplacer par des hommes de leur choix. D’autres part, les chefs de la Résistance ayant décidé de se récompenser de leur patriotisme, s’étaient octroyé le pouvoir en ne consultant que leurs appétits et, peu soucieux d’avoir des rivaux qui leur eussent disputé l’assiette au beurre, redoutant également de voir surgir dans le pays une opposition qui eût dénoncé leur flagrante incapacité, ils trouvèrent commode de tuer et d’emprisonner. A ce gouvernement dont les ministres n’étaient mandatés que par eux-mêmes ou par leurs femmes, il fallait une presse dévouée qui en dissimulât les abus et la médiocrité. A la Libération, des journalistes dont la plupart n’avaient pas plus de compétence professionnelle que les nouveaux hommes d’Etat, s’emparèrent des journaux, des locaux et du matériel, au mépris du droit des gens, car le comportement de leurs prédécesseurs sous l’occupation, eût-il été criminel, ne saurait être une excuse. Le fait que mon voisin vienne d’assassiner sa grand-mère ne m’autorise pas à m’emparer de son argenterie. Pour légitimer ces spoliations, il devenait nécessaire de couvrir d’opprobre les journalistes du temps de l’occupation et de les faire condamner par les tribunaux avec des attendus infamants ».

 

 

(A ce propos, je rappelle dans La France LICRAtisée qu’en 1946, sous la présidence de Vincent Auriol, un député socialiste se vit octroyer la présidence du formidable fromage qu’était la SNEP – Société Nationale des Entreprises de Presse - chargée de liquider tous les biens de presse saisis ou confisqués aux pétainistes, ou présumés tels. Un véritable trésor de guerre : notamment 482 journaux et agences sur lesquels ce personnage eut la haute main.  Il s’appelait Jean Pierre-Bloch, futur président de la LICRA de 1968 à 1993. Le monde est petit.)

Commentaires

Absolument jouissif ! Lire de telles choses est tout ce qu'il y a de plus roboratif en ces temps de terrorisme intellectuel croissant. Marcel Aymé était un écrivain d'une grande d'une grande classe et d'une grande finesse. Bien entendu, les primates "libérateurs" n'ont pas manqué de l'inquiéter, ce que trahit cette attaque bille en tête contre leur ignominie. À cet égard, il fut du reste en bonne compagnie : celle de Sacha Guitry et d'Arletty, entre autres esprits libres. Il faut lire ou relire, dans le même ordre d'idées, "Uranus" et "Le confort intellectuel" : c'est un vrai régal d'ironie cinglante. En fait, il faut lire ou relire tout Marcel Aymé.

Écrit par : Martial | 05/02/2010

Excellent. Merci.

"Le 28 mai 1946, le président du conseil Léon Blum signe avec le secrétaire d’Etat Byrnes* des accords qui portent leurs noms.
Les Américains liquidaient une dette de 2,8 milliards de dollars contractée pendant la guerre et accordaient un crédit supplémentaire de 500 millions de dollars pour permettre de continuer à acheter des produits américains.
En échange, la France s’engageait à ouvrir ses frontières aux produits américains."

Michel Margairaz
"Jean Monnet entre le consensus national et le consensus atlantique."
Histoire, économie et société
(1982)

(*un intime de Bernard Baruch)

Écrit par : Remy | 06/02/2010

Pour ceux qui le peuvent, tenter de (re)voir le film de Claude Berri, Uranus :

http://www.cinefil.com/film/uranus/photos

Il existe une association, domiciliée à Dole (Jura) où M.A. a passé son enfance. Le site de l'association est fort mal fait, et l'association est en sommeil... mais elle mériterait d'être ré-animée... Si vous ne savez pas quoi faire pour vous rendre utile, voilà un objectif intéressant :

http://marcelayme1.free.fr/pages/sama.htm

Écrit par : Mac Guffin | 06/02/2010

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