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31.12.2007

IL Y A 90 ANS, ON PROMETTAIT (DEJA) DES LENDEMAINS RADIEUX… (32)

ROSALIA ZALKIND, dite ROSALIA ZEMLIACHKA

 

2deba45a4cdb5d5d5bd35a62a3fbbddd.jpgSous ce doux prénom de Rosalia se cache une véritable harpie bolchevique qui n’avait strictement rien à envier à ses homologues masculins et qui saura démontrer l’étendue de ses talents durant la Grande Terreur.

Rosalia Zalkind naît en 1876 dans une famille de commerçants juifs de Kiev, en Ukraine. Elle y fréquente l’université et s’initie rapidement, au contact de ses frères, aux idées révolutionnaires. Elle est d’abord membre de la Narodnaya Volya (la Volonté du Peuple), mais se tourne vers le marxisme dès 1896. Elle n’a que vingt ans et déjà quelques séjours en prison derrière elle.

Parmi ses amis se trouve un certain Léon Trotski qui lui fait rencontrer Lénine en 1903 -  l’année où les bolcheviques se séparent des mencheviques - et l’introduit au comité du parti de Saint-Pétersbourg. Sous le nom de guerre désormais de Zemliachka, elle participe avec ardeur à la révolution de 1905, qui échoue. Elle fera le coup de feu sur les barricades et découvrira à cette occasion que la violence, ça lui plaît.

En février 1917, elle participe à nouveau à la révolution en sa qualité de secrétaire du  comité  des bolcheviques de Moscou. En 1918, elle est volontaire pour monter au front contre les « blancs ». La voilà donc enrôlée dans l’Armée Rouge, qui ne recrutait pas spécialement les  femmes, mais ne refusait pas celles qui se présentaient.

Elle est désormais à son affaire, nommée officier politique en chef de la 8ème armée en Ukraine. Que s’y passe-t-il ? Difficile de le savoir vraiment. Toujours est-il qu’elle est déplacée en avril 1919, après que le moral de la 8ème armée soit tombé bien bas. Elle est à présent affectée à la 13ème armée où elle fait un esclandre mémorable dès son arrivée.

Elle va être chargée de « nettoyer » la Crimée en 1920 après la défaite des blancs et pour ce faire, prendra la relève de Bela Kun qui avait lui-même opéré dans la même région l’année précédente. Zemliachka va procéder à des massacres de masse de tous les « ennemis du peuple » qui auront le malheur de tomber entre ses mains et sera récompensée des éminents services ainsi rendus à la révolution par l’Ordre du Drapeau Rouge, qui lui sera décerné en 1922.

Après la guerre civile, elle est en poste dans l’Oural, mais surveille de près l’ascension de Staline qu’elle seconde de son mieux dans des postes liés à la « sécurité »  et à la discipline du parti. Travaillant étroitement avec le NKVD, elle traversera toutes les purges sans y laisser la moindre plume, recevant même en 1936, pour son zèle militant, la plus haute distinction d’URSS, à savoir l’Ordre de Lénine. L’année suivante, en 1937, elle est admise au Soviet Suprême.

Et ce n’est pas fini. Cette bolchevique de la première heure, amie de Trotski et de Lénine, sera nommée commissaire du peuple à l’économie en 1939 ! Devenant ainsi la femme la plus haut placée d’Union soviétique. Durant la guerre, elle reviendra à ses premières amours -  militaires - aidant à organiser la défense de Moscou.

Elle mourra en 1947, toujours aussi stalinolâtre, et en sera bien récompensée. Ses cendres sont en effet enterrées dans la nécropole du Mur du Kremlin. Un honneur réservé aux meilleurs.

30.12.2007

L’ASSIMILATION, ETERNEL DANGER MORTEL

Un certain nombre de juifs de la diaspora, mais aussi d’Israël, achètent des sapins de Noël et les décorent. Eh oui, même en Israël, le marché des arbres de Noël – j’ignore s’ils sont naturels ou en plastique – explose, et il y a bien des gens pour s’en inquiéter vivement.

6b7234fd4543bbd1cdb5242f42b42a89.jpgNotamment la Conférence des rabbins orthodoxes et des dirigeants de communautés provenant de 32 pays qui s’est ouverte lundi dernier 24 décembre à Jérusalem à l’initiative de la World Zionist Organization. Dès l’ouverture, elle a exprimé ses plus vives inquiétudes quant à l’assimilation des juifs de la diaspora qui irait selon elle en s’intensifiant et qu’elle va jusqu’à qualifier d’ « holocauste silencieux ». Comment y remédier ? « Un enfant de la diaspora qui passe ne serait-ce qu’une semaine en Israël court moins le risque de s’assimiler », a notamment déclaré le rabbin Yuval Sharlo, ajoutant « Nous devons ramener le plus de juifs possible, quelles que soient leurs origines, en Israël (…) Je suis effrayé par le nombre de juifs qui installent des arbres de Noël dans leur salon ce soir ».

Il paraîtrait qu’on n’a jamais autant acheté de sapins de Noël en Israël que cette année. Alors qu’autrefois – il n’y a pas si longtemps - on ne les trouvait que dans les zones où vivaient des chrétiens, on les trouve partout à présent. Qui les achète ? Principalement des Israéliens originaires de l’ancienne URSS ou d’Europe de l’est, qui après avoir profité de la loi du retour, ont à présent le toupet de célébrer ouvertement l’anniversaire du sauveur chrétien. C’est du moins ainsi que les choses sont largement présentées.

Car on en arrive toujours à l’épineuse loi du retour dont le but est de réunir tous les juifs sur le sol de la terre-mère. Une loi unique pour des arrivants nettement hétéroclites. Dont certains justement se mettent à fêter Noël. Se pose alors la grande question : les « juifs » fêtant Noël ont-ils leur place en Israël ? Les Israéliens peuvent-ils accepter d’accorder leur nationalité à des gens allant régulièrement à l’église ? Intéressant comme interrogation, n’est-il pas ? 

Ce n'est cependant pas le seul motif d'inquiétude. Le Conseil des rabbins s'est élevé cette semaine également contre le nombre d'avortements pratiqués en Israël, rappelant qu'il s'agit-là d'un péché grave. Ne serait-ce que parce que ces naissances en moins retarderaient l'arrivée du messie. Il se pratiquerait environ 50 000 avortements par an dans l'Etat hébreu, dont seulement 20 000 dans le cadre de la loi.

Ce problème récurrent des « dangers de l’assimilation » me semble en tout cas aller fortement à l’encontre de l’opinion généralement admise (dans les milieux juifs) selon laquelle les juifs seraient partout et systématiquement en butte au mystérieux antisémitisme. Oui, il faudrait quand même savoir : quelle meilleure preuve d’ « anti- antisémitisme » que l’assimilation, par le mariage généralement ? Autrement dit, si l’assimilation constitue à ce point un danger, c’est bien que les sociétés d’accueil ne sont nullement antisémites. L’antisémitisme serait donc tout à fait autre chose, mais quoi ? Il servirait de tout autres buts, mais lesquels ?

29.12.2007

BEAUCOUP DE MAUX ET DES MOTS DOUX POUR LE DIRE …

285e4d4cb84b688804e89ae2cd1c3b95.jpgAujourd’hui, nous allons sortir un peu de nos sujets habituels pour nous pencher sur le douloureux problème de la dette publique. Non pas que je sois une spécialiste de la question, loin de là. Je suis juste une citoyenne de base qui essaie de comprendre.

Ce qui m’a fait dresser l’oreille, c’est le titre en fanfare de l’AFP :  France: bonne nouvelle pour la croissance, revue en hausse au 3e trimestre. Alors que je venais juste de lire une autre nouvelle moins claironnante chez Reuters : « La dette publique de la France a augmenté de 1,9 milliard d'euros au troisième trimestre 2007 pour atteindre 1.218,3 milliards d'euros soit environ 65,9% du PIB, en diminution de 0,6 point par rapport au trimestre précédent où elle s'établissait à 1.216,4 milliards, selon les données publiées par l'Insee ».

Si là, vous butez, comme moi, sur ces chiffres qui semblent contradictoires, je vous fais profiter de ma science toute neuve : la dette a en fait augmenté moins vite que le PIB du pays, d’où cette baisse en pourcentage qui semble bizarre de prime abord. A la fin du 2e trimestre, la dette de la France était à environ 66,5% du PIB. Alors que Bruxelles n’autorise en principe que 60%.

De toute façon, il n’y a pas de quoi pavoiser. La France vit à crédit et le seul paiement des intérêts de la dette constitue le second poste de dépenses après l’Education nationale.

Comme mes idées n’étaient pas très claires sur ces sujets opaques, j’ai cherché quelques explications que je vous fournis à mon tour, notamment sur la différence entre déficit budgétaire et dette publique.

Depuis 25 ans, la France présente un budget en déficit – que votent consciencieusement nos braves députés – ce qui signifie que les dépenses du pays sont plus importantes que ses recettes.

Conséquence de cet état de choses : la dette publique. Logique. Pour se permettre ces dépenses non couvertes par les recettes, il faut emprunter de l’argent. Emprunts et intérêts doivent un jour être remboursés. Nous en sommes aujourd’hui à la modique somme de 18 608 euros de dette par habitant.

Il est vrai que tous les pays européens, pour ne parler que de ceux-là, sont endettés. Et que certains le sont même bien davantage, comme l’Italie, la Grèce ou la Belgique. Maigre consolation. La France reste cependant l’un des pays les plus endettés car sa croissance économique est aussi l’une des plus faibles. Ce qui entraîne des recettes également plus faibles.

Par contre, un certain nombre de pays d’Europe ont fait de réels efforts pour sortir de cette dépendance et sont parvenus à réduire drastiquement leur dette publique : Danemark, Pays-Bas, Suède, Irlande, notamment.

Il sera intéressant de voir l’évolution en France à court terme car là, les points de vue divergent. L’OCDE estime que la dette de la France va s’alourdir encore pour atteindre 67% du PIB d'ici la fin de 2009. Le ministre du Budget, Eric Woerth, estime quant à lui que « la France devrait pouvoir commencer à réduire "à partir de 2008" son niveau d'endettement, si elle réussit à maîtriser ses dépenses publiques et à renouer avec la croissance. ». Ca en fait, des « si » et des conditionnels.

Si le sujet vous intéresse, cherchez donc chez Wikipédia « dette publique de la France ». Vous y trouverez plein de choses instructives, et notamment un tableau présentant l’évolution de la dette et du déficit depuis 1978. Vous verrez ce que nos finances sont devenues en trente ans… De quoi riposter à ceux qui prétendaient notamment que l’immigration était une chance et une richesse pour la France. On n’en est pas réellement convaincu en contemplant ce type de tableau. Mais il est vrai que je suis une ignare en matière économique.

Autre site amusant : sur http://cluaran.free.fr/dette.html , vous trouverez l’évolution de la dette publique en temps réel. Mais ne vous gâchez quand même pas le réveillon pour ça, sinon je vais regretter de vous l’avoir indiqué …

28.12.2007

A GERBER …

Oui, bon, je sais, c’est grossier ce que je viens de dire, mais franchement, je ne vois pas d’autre commentaire plus pertinent à faire au texte qui va suivre et qui est la transcription d'une interview de Séguéla. Se pose à présent une vraie question : est-ce réellement cela que les Français ont voulu ? Parce que si c’est réellement cela, il est grand temps que j’aille voir ailleurs…. Vous aussi, peut-être.

« J’ai vécu le coup de foudre présidentiel »

9643f9537cb909b96f71df7e698aff80.jpg"Jacques Séguéla a organisé le dîner au cours duquel Nicolas Sarkozy et Carla Bruni se sont rencontrés. Pour la première fois, il raconte la soirée.

Il est à l'origine de leur rencontre. Alors que le voyage offert par l'homme d'affaires Vincent Bolloré pour les congés de Nicolas Sarkozy et Carla Bruni en Egypte a provoqué une nouvelle polémique, Jacques Séguéla revient sur la naissance de l'idylle entre le chef de l'Etat et l'ex-top model lors d'un dîner organisé fin novembre.

«Nicolas, il était très seul. Ça l'a quand même touché tout ça (le divorce avec Cécilia Sarkozy, ndlr). Il m'a dit : écoute, fais-moi un dîner de copains chez toi avec ta bande, je n'en peux plus d'être seul le soir à l'Elysée», raconte le publicitaire dans une interview sur Europe 1.

«Ils ne se quitteront plus jamais»

«Moi, j'ai voulu lui faire un dîner de copains de gauche et donc j'ai voulu y inviter des gens qui fassent un peu réagir et bouger. J'ai pensé à Julien Clerc, qui n'a pas pu venir parce que ce jour-là il chantait, Carla Bruni, et puis deux autres couples», poursuit Jacques Séguéla. «Et j'ai vécu en direct le coup de foudre présidentiel. Ils ne s'étaient jamais vus et je pense qu'ils ne se quitteront plus jamais.» En fait, selon plusieurs sources, le futur couple avait déjà fait connaissance le 23 novembre à l'Elysée lors de la remise du rapport Olivennes contre le piratage.

La suite ? «Ils sont repartis ensemble, mais pas pour ce que l'on croit. Il l'a raccompagnée chez lui (SIC) et je sais qu'il ne s'est rien passé parce que c'était deux heures du matin, et cinq minutes après, Carla m'a téléphoné. Elle m'a dit : ton copain, il est quand même curieux, je lui ai donné mon numéro de téléphone et il ne m'a pas rappelée». Jacques Séguéla sourit : «Il venait de la quitter depuis cinq minutes.»

En fait, à bien relire tout ça, je me dis que tout compte fait, les Français ont reçu dans leurs petits souliers très exactement ce qu’ils avaient mérité.

27.12.2007

L'AMOUR DES TROIS ORANGES - fin

4795c90e11fffb4acee2a9aeb5104ea6.jpgDans la rue, la neige avait recommencé à tomber. Helmut marchait d’un pas lent, ne sachant pas trop où ses pas le menaient. C’était un peu comme si un autre lui-même le raccompagnait, mais cet autre lui-même ne prenait pas le bon chemin. Helmut s’était vu passer devant la rue Schwefel mais ne l’avait pas prise, puis lorsqu’il avait croisé le tramway 147 qui rejoignait Burghoff, le quartier de la périphérie où il habitait, il n’avait pas fait signe au conducteur. Machinalement, il avait additionné chacun des chiffres du numéro du tram et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un. Et le chiffre était réapparu. Trois !

Tout autour de lui n’allait plus que par trois : les carreaux des fenêtres, les enfants qui l’avaient bousculé et tiraient une luge derrière eux, la forme des sourcils de ce passant à l’allure sévère qui lui avait demandé l’heure et auquel il n’avait pas répondu, les pas qu’il faisait sur les pavés et qu’il entendait tourner dans sa tête comme un pas de valse. Et plus sa marche allait s’accélérant et plus la ville tournait tout autour de lui et plus il serrait ses poings à l’intérieur de ses poches où il ne trouvait que deux oranges.

Deux et pas trois, deux ? Pourquoi pas trois ? Parce que le règlement, M. Helmut Barlach, parce que la dialectique, parce que demain, camarade ! Il courait presque, maintenant, et il sentait de grosses larmes couler sur ses joues et sans cesse il se répétait ça qui serait merveilleux !

Une orange pour Christa, une orange pour Anna, une orange pour Jitka, ça qui serait merveilleux !

Une –o-range, un-deux-trois, pour-Chris-ta, un-deux-trois, une-o-range, un-deux-trois, pour-A-nna, un-deux-trois, une-o-range, un-deux-trois, pour-Jit-ka, un-deux-trois…

Et il revoyait les fruits qui montaient et redescendaient entre les mains de Karl, toujours plus haut, plus haut que les maisons, plus haut que la tour du Rathaus, plus haut que le clocher d’AnselmKirche !

L’autre lui-même d’Helmut poursuivait son chemin sans hésitation, avait enjambé le pont Frederick, laissé loin derrière lui les quartiers ouvriers, les halles commerçantes désertées par le commerce, la Berliner Platz éventrée de voies rapides où ne se traînaient que des Trabants fatiguées, le parc du Neuewald où l’on venait s’ennuyer l’été en rêvant de la mer, puis il avait gravi les rues pentues des anciens quartiers chics. Mais son pas ne faiblissait pas. C’était la rue, il la reconnaissait. Il comptait les numéros, maintenant.

Arrivé au 634, Prokofiev Strasse, un immeuble cossu comme on en construisait au siècle bourgeois, il poussa la porte. Une odeur discrète d’encaustique flottait dans ce hall sombre. Au bas de la rampe d’escalier, luisante comme du pain d’épice, une boule de verre, claire comme un cristal, accrochait une pâle lumière. Un tapis aux motifs sombres et compliqués recouvrait en partie les marches. Dans cet endroit d’un autre temps, l’esprit fiévreux d’Helmut trouvait enfin un début d’apaisement.

C’était il y avait bien longtemps. Enfant, avant qu’il ne déménage avec ses parents devenus vieux pour un appartement collectif des nouveaux quartiers, il avait un temps habité dans une maison comme celle-ci. Lorsqu’il tentait de retrouver le souvenir de cette époque, les seules images qui lui revenaient étaient celles d’un vieil album illustré des contes d’Andersen que sa mère lui lisait avant qu’il ne s’endorme et non celles de la réalité qu’il avait connue. On lui avait offert le livre pour la Noël, ça il en était sûr.

Un livre et une orange.

Helmut revoyait avec précision les moustaches fines et interminables du vieux mandarin qui avait perdu son rossignol, les fleurs de la petite Ida, le vilain petit canard et l’envol des cygnes, mais l’image qu’entre toutes il préférait était celle de l’arbre de Noël dont rêvait la petite fille aux allumettes, un arbre immense où des boules innombrables reflétaient l’éclat des bougies de couleur…

Des arbres comme celui-ci, il y en avait sans doute dans les grands appartements de cet immeuble du 634, Prokofiev Strasse, des arbres comme celui-ci et tout ce que l’on ne trouvait pas à la boutique d’Etat : des chocolats fins, des cerises confites, des coupes emplies de fruits. Et au sommet de l’une de ces coupes, ce soir…

La porte venait de s’ouvrir, laissant le vent s’engouffrer dans le songe d’Helmut et y souffler les flammes de ses bougies colorées.

Karl Schlagenberg rentrait chez lui, les bras emplis de sacs soigneusement fermés et de paquets enrubannés.

Les mains d’Helmut se serrèrent sur son étonnement avant même qu’il n’ait eu le temps de prononcer son nom ou de lui demander ce qu’il faisait là.

Des mains aussi grosses et épaisses que celles de Karl étaient fines et soignées, fortes comme un étau. Les paquets chutaient d’entre les bras de Karl les uns après les autres et il semblait s’y accrocher comme si sa vie en dépendait.

Tout en serrant, Helmut regardait avec une curiosité détachée ce Karl qui n’était déjà plus Karl. Ses yeux tout d’abord que l’obscurité semblait vouloir gober, sa peau qui s’épaississait et s’enflammait de reflets orangés, son nez, ses oreilles, sa bouche, aspirés par les cratères hideux qui creusaient son visage, jusqu’à ce que n’émerge plus d’entre les revers de son col de manteau qu’une boule orange et brillante comme la rotule atrophiée d’un mannequin de couture.

Enfin, lorsque tous les paquets furent tombés, Helmut laissa choir le corps de cet inconnu qui tout à l’heure lui avait rendu visite à la boutique.

De la poche du manteau, il retira l’orange qu’il était venu chercher puis ressortit sans précipitation.

La nuit était maintenant tout à fait tombée. Helmut fredonnait tout en marchant rapidement pour ne pas être en retard au repas de Noël, léger comme un pas de valse : ça qui va être merveilleux !

Une orange pour Christa, une orange pour Anna, une orange pour Jitka, ça qui est merveilleux !

Une-o-range, un-deux-trois, pour-Chris-ta, un-deux-trois, une-o-range, un-deux-trois, pour-A-nna, un-deux-trois, une-o-range, un-deux-trois, pour-Jit-ka, un-deux-trois…..

 

Nouvelle policière de Denis Bretin - L'Amour des Trois Oranges

26.12.2007

L'AMOUR DES TROIS ORANGES - 3

7f75c8acfaef588f5cf2ba5d01ae4ee3.jpg"Il y avait de cela bien longtemps, ils avaient été camarades, Helmut se souvenait même lui avoir prêté un peu d’argent ! Reconnaissant, Karl, ainsi qu’il aimait à le dire lui-même, s’acquitter de ses dettes, « donner lorsque l’on peut donner, car demain, Helmut, demain… » Et à cet instant précis, il avait l’habitude de faire tourner de sa main fine aux ongles toujours soignés une roue imaginaire par laquelle il voulait figurer les caprices de la fortune.

-         Helmut, ouvre cette porte, c’est Karl, Karl Schlagenberg ! Tu ne me reconnais donc pas ?

On aurait dit que Karl le voyait au travers de la porte. Rien n’y ferait. D’ailleurs, n’était-il pas déjà entré dans sa tête avant même d’avoir franchi le seuil de la boutique ?

-         Ah, c’est toi, Karl. Excuse-moi, j’ai dû m’assoupir un instant.

Pour donner corps à ce mensonge maladroit, Helmut se frottait un peu les yeux, l’air faussement aveuglé par la lumière du dehors qui brillait sur la neige.

Dans son manteau de laine épaisse et sombre, la silhouette de Karl tranchait avec précision sur le ciel blanc ; le vent l’accompagnait.

-         Je m’apprêtais à partir. Rude journée, hein ? Trois cent trente-trois personnes, c’est pas rien, ça ! Rude journée ! Et pourquoi deux, et pourquoi pas trois ? Est-ce qu’on discute une chose comme ça ? Tout va bien, Karl ? Tu peux imaginer ce que je leur ai répondu ! Tu passais dans le quartier ? C’est aimable à toi de venir ici pour prendre des nouvelles !

Karl était entré dans la pièce et se frottait les mains au-dessus du poêle brûlant. Il écoutait sans rien dire les phrases trébuchantes et précipitées d’Helmut. Lorsqu’enfin il se tut, il laissa quelques instants le silence peser, que ne dérangeait que le soupir régulier de ses mains frottées l’une contre l’autre.

-         Et qu’est-ce que tu leur répondais ?

-         Ce que je leur répondais ?

-         Oui, lorsqu’ils te demandaient pourquoi deux et pas trois ?

-         Eh bien… Que… Ce que je leur répondais, c’est que, tu vois, Karl, le règlement… Que c’était affiché sur la porte… Que ça ne se discute pas.

-         Tu ne devrais pas leur dire une chose pareille, Helmut, parce que tu sous-entends en disant cela que le règlement et toi ce n’est pas une seule et même chose, et par contamination que le règlement et eux ce n’est pas non plus la même chose. Que là-haut, on édicte des règlements et on prend des décisions qui ne seraient pas leur règlement et qui ne seraient pas leurs décisions. Tu comprends, Helmut ?

Helmut comprenait.

-         La dialectique, Helmut, doit se pratiquer comme la gymnastique ! Pour que les lendemains chantent correctement, il faut fredonner un peu chaque jour, comme on monte ses gammes… Tu comprends, Helmut ? Mais bon, je ne vais pas te donner un cours de solfège après une rude journée de travail comme la tienne. Tout s’est bien passé ? La place te convient, Helmut ? Tu m’as l’air un peu… comment dirais-je… inquiet ! Tu es inquiet, Helmut ?

Helmut faisait un effort surhumain pour ne pas regarder du côté de son manteau et se rongeait l’âme à se demander ce qui pouvait bien amener Karl ici.

-         Un peu fatigué, c’est tout.

-         J’espère que tu n’es pas seul pour le dîner de ce soir ?

-         Oh, non ! J’ai ma fille et mes petites princesses qui viennent spécialement de Dresde pour me tenir compagnie. Cela doit bien faire deux ans que je ne les ai pas vues, tu imagines si je suis heureux !

-         C’est vrai, j’avais oublié que tu étais grand-père, Helmut ! Deux petites filles, c’est ça ?

Pourquoi Karl disait-il deux ? Pourquoi lui posait-il cette question ?

-         Non, Karl… Il y a Anna, Jitka et Christa…

-         Trois ! Félicitations, Helmut !

Le chiffre résonnait dans sa tête comme le bourdon de Saint Anselme. Cette façon de dire trois qu’il avait prise ! Le même sourire que cette vieille sorcière de Stepanovna tout à l’heure. Un frisson nerveux lui secoua l’échine.

-         Quelque chose qui ne va pas, Helmut ? Tu trembles, n’est-ce pas ?... Ne bouge pas, je vais te passer ton manteau…

-         … Non, non, je ne tremble pas, Karl, la fatigue peut-être…Etre resté debout toute la journée et tout à coup s’asseoir, tout ce silence…

-         Allons, Helmut, pas d’enfantillage, tu es tout pâle, je peux te raccompagner…

Tout s’était soudain mis à glisser, comme une charge trop lourde qu’Helmut ne pouvait retenir. Il voyait Karl s’approcher du vêtement et aucun mot ne lui venait qui aurait pu détourner l’autre de son geste. Lorsqu’il prit sa veste de mauvais feutre, ce fut comme un tour de prestidigitation, instant magique où le manipulateur soulève vivement le carré de tissu, découvrant au public ébaudi une colombe en lieu et place d’un lapin.

Le rire froid de Karl remplaça celui des enfants.

-         C’était donc ça, mon pauvre Helmut ! Trois oranges ? Trois et pas deux, pour le pauvre Helmut…

-         J’allais… Je voulais faire une note, Karl… Je…

-         Allons, Helmut, une note pour une orange ? Es-tu bien sérieux ? Tu ne l’as tout de même pas volée, cette orange ?

-         Non, bien sûr que je ne l’ai pas volée, c’est une erreur, je peux te montrer les bordereaux, Karl, il y avait une orange en trop et…

-         Calme-toi, Helmut. Je suis ton ami, n’est-ce pas ? Tu sais bien que lorsque ce poste s’est libéré, j’ai immédiatement pensé à toi…

-         Justement, je voulais encore te remercier de…

-         … De t’avoir fait confiance, Helmut ? Car il s’agit là d’un poste de confiance, tu le sais, Helmut ? A chacun selon son travail, et plus tard, à chacun selon ses besoins, tu te souviens de cela, Helmut ? Ce sont les bases inébranlables qui nous conduiront un jour à la grande société communiste, Helmut ! Pas socialiste, Helmut ! Communiste ! A chacun selon ses besoins… Presque un rêve, non ?... Dans la société communiste, Helmut, lorsque tu voudras, je ne sais pas… par exemple trois oranges, tu diras « Bonjour camarade, je voudrais trois oranges », et le camarade de la boutique te donnera trois oranges ! Ce sera comme ça dans la société communiste. Bien sûr, ce n’est pas pour tout de suite… presque un rêve…

Tout en parlant, Karl s’était mis à jongler avec les fruits et Helmut les regardait tourner, naître et renaître entre les mains habiles, blanches et soignées de Karl qui les lançait toujours un peu plus haut avec une mollesse élastique qui lui soulevait le cœur.

Ce n’étaient plus trois, plus quatre, plus cinq, mais des dizaines d’oranges qui décrivaient maintenant devant les yeux fatigués d’Helmut des ellipses aussi parfaites que le seraient plus tard celles des dix mille soleils appelés à resplendir sur la voûte du monde nouveau dont Karl savait mieux que quiconque décrire les promesses.

Et plus elles tournaient, plus il voyait Karl, son ami Karl – ne venait-il pas de le lui redire ? – sourire et prendre plaisir à son petit numéro de jonglerie.

Lorsqu’enfin Karl s’arrêta, il n’y avait plus que deux balles entre ses mains.

-         N’est-ce pas tout bonnement merveilleux, Helmut ? Il faut parfois savoir composer avec la réalité, n’est-ce pas ? Il n’existe pas ici de problème qui ne puisse trouver sa solution. Sois rassuré, c’est comme si tout cela n’avait été qu’un rêve, Helmut, un simple petit rêve. Tu peux rentrer chez toi et accueillir ta fille et tes deux petites princesses… Joyeux Noël, Helmut !

Sur ces mots, la porte se referma. Karl avait disparu.

Calmement, Helmut enfila sa veste et glissa dans chacune de ses poches les deux oranges qui lui revenaient, comme rassuré de ce que soudain le règlement ait repris ses droits. Un simple petit rêve, voilà tout. Karl était-il seulement passé le voir ?

 

Nouvelle policière de Denis Bretin - L'Amour des Trois Oranges

(suite et fin demain)

25.12.2007

L'AMOUR DES TROIS ORANGES - 2

80c5f34a883d91b3cfad36cd377db270.jpg"Les fruits encapuchonnés repassaient d’une main à l’autre, et chacune de ces mains vérifiait qu’il n’y avait bien qu’une épaisseur de papier, et toutes les dix oranges, le cœur battant, la grosse main d’Helmut rayait sur une feuille les dix petits traits qui comptaient les doublons du trésor. A la dizaine inachevée manquaient trois pattes !

Aussi improbable que cela put paraître, il y avait donc bien une orange de trop !

L’idée qu’on ait voulu lui tendre un piège l’effleura un instant, il se connaissait des ennemis … Qui ne s’en connaissait pas ?...

Mais le mécanisme de comptage et de décomptage des denrées distribuées était à ce point contrôlé, reliait chacun à chacun, du plus petit magasinier jusqu’à la tête de l’Etat, qu’il était tout à fait insensible à une malignité d’aussi petite taille.

Qu’un million d’oranges aient disparu, sans aucun doute, cela était possible, mais qu’Helmut Barlach pensa qu’on ait conspiré à en rajouter une pour provoquer sa chute, cela relevait du péché d’orgueil ! La vérité était inscrite à l’encre noire sur le bordereau dûment estampillé, tout le reste relevait de la fable. Et les fables, le parti s’en moquait. Cette orange-là n’existait tout simplement pas. Et ce qui n’existe pas, cela peut-il se voler ?

Trois oranges, Helmut ! trois oranges pour Helmut !

Après avoir recompté à nouveau pour être bien sûr de son affaire, il se surprit à esquisser quelques pas de valse dans l’arrière-salle encore si obscure et si triste lorsqu’il était arrivé, tout en fredonnant l’air de Tannenbaum.

Une orange pour Christa, une orange pour Anna, une orange pour Jitka, voilà qui serait merveilleux !

Et il s’imaginait déjà, une coupe de Zekt à la main, car cette année, il y aurait aussi du Zekt, presque aussi bien que du champagne, et devant lui, Christa, Anna et Jitka, les yeux aussi grands que les oranges, tenant chacune dans leurs petites menottes blanches les gros soleils sucrés de papi Helmut. Sa fille qui serait contente ! Trois et pas deux ! Et comment il leur raconterait l’histoire et comment on rirait tout en buvant du Zekt !

Huit heures passées d’une minute ! On frappait aux carreaux de la boutique ! Aussi loin qu’il regardait derrière lui, il ne se souvenait pas d’avoir jamais ouvert en retard ! Et tout ça pour … Veux-tu bien te taire, Helmut ! Il glissa rapidement les trois oranges sous son manteau et rajusta rapidement sa casquette – accessoire que le règlement ne prévoyait pas mais qui lui donnait la pleine conscience de sa charge – puis tira les rideaux et fit jouer le verrou.

Le froid et la face aigre de la vieille Stepanovna le dégrisèrent dès qu’elle eut poussé la porte. Combien d’astuce, d’opiniâtreté et de gémissements cette vieille trompe-la-mort avait-elle dû prodiguer pour remonter les neuf places qui la séparaient tout à l’heure de la tête de file ?

Derrière elle tous poussaient, chacun tenant à la main un cabas qui aurait pu contenir tout le vide du dépôt. Au cas où. Principe généralisé de prévoyance. Ce qui faisait dire qu’à l’est, les paniers à provision étaient plus heureux que les chiens, car on les promenait tous les jours, qu’ils suivaient leurs maîtres où qu’ils aillent , et qu’ils étaient toujours les premiers à être nourris.

Les yeux fielleux de Stepanovna étaient aussi petits que les oranges devaient lui sembler grosses.

-         Deux ?

-         C’est affiché sur la porte, non ?

Elle avait la voix pleine de pépins, sentait l’oignon et les choux.

-         Et des harengs, il y en a des harengs ?

-         Lundi, peut-être, c’est pas jour des harengs.

La vieille fit disparaître les deux taches de couleur dans les tréfonds obscurs de son sac en haussant les épaules et céda sa place au suivant.

Les trois cent trente et un suivirent – incluant Ziberkopf, qui avait dû se faire porter par des voisins pour arriver en personne jusque là – et trois cent trente et une fois, Helmut s’entendit questionner : « Deux ? Deux ? C’est bien deux, cette année ? »

C’était à se demander si l’on comptait ici comme ailleurs ! Et qu’est-ce qu’ils voulaient que ça fasse ? Trois, peut-être ? Deux ? Vraiment deux ? Deux oranges ?

Qu’est-ce qu’ils avaient tous à lui poser cette question idiote et à le regarder droit dans les yeux comme ça ? Ce chiffre imbécile se déroulait dans sa tête comme un serpent et à peine lui coupait-il la tête qu’il repoussait double, et toujours, et sans cesse.

Enfin le manège cessa et Helmut s’effondra sur sa chaise, tous rideaux tirés, les cagettes vides gisant à ses pieds fatigués et gonflés.

La tête lui tournait à nouveau et il n’osait soulever son manteau de peur que … Il n’osait même pas y penser… Que là-dessous… qu’il n’y ait plus que… Alors il glissait sa main sous le pardessus et comptait les fruits en fermant les yeux, et à chaque fois il en comptait le même nombre : trois, trois ! Et le chiffre sonnait à ses oreilles comme la prise de la ville à celle des guerriers achéens.

Trois ! Même le grand Schliemann n’avait pas dû être plus heureux qu’Helmut lorsqu’il avait exhumé les ruines homériques !

Trois… Le nombre de coups frappés à la porte arrière de la boutique. Helmut retenait sa respiration, hésitant à s’avouer la réalité de ce qu’il n’avait peut-être qu’imaginé… Trois… On venait de recommencer. Plus fort, cette fois.

-         Helmut ?... Helmut !

Son prénom, maintenant, prononcé par une voix couleur vert-de-gris qu’il ne connaissait que trop bien, avec cette intonation policière si particulière qui faisait claquer les consonnes comme des talons ferrés.

Seul avec son souvenir d’enfance, enfermé dans son réduit, toutes lumières éteintes, Helmut se sentait soudain aussi honteux que s’il avait été surpris, adolescent, en train de feuilleter une revue cochonne.

Il hésitait… Faire le mort ? Avec Karl, ce genre de jeu pouvait être dangereux… car c’était bien de Karl qu’il s’agissait, ce même bon vieux Karl, comme il aimait à s’appeler lui-même, qui toujours apparaissait quand on s’y attendait le moins. Karl Schlagenberg qui lui avait trouvé cette place, Karl Schlagenberg qui lui avait permis de gagner six ans d’attente sur la commande de sa Trabant… Karl Schlagenberg qui savait tout et ne disait rien, à Helmut, tout du moins… Car en d’autres lieux, dire et faire dire était même sa profession principale… Mais même cela, Karl Schlagenberg ne le disait plus à Helmut…

 

Nouvelle policière de Denis Bretin - L'Amour des Trois Oranges)

(la suite demain)

24.12.2007

JOYEUX NOEL A TOUS !

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Dieu merci, il n’y a pas que les bolcheviques ou les lobbys au monde. Faisons donc une petite trève pour nous occuper de choses autrement plus importantes.

 

 

Pour occuper agréablement cette petite trève, je vous propose un récit policier en plusieurs épisodes. Le côté policier est peu important. L’intérêt de cette nouvelle réside bien plutôt dans l’atmosphère qui était celle de la Berlin de l’époque communiste et que je trouve très bien décrite ici. Vous verrez que nous ne sortons guère de notre sujet ni de l’époque de l’année.

Ce récit, qui a paru dans une anthologie de nouvelles policières en 2001, est de Denis Bretin et s’intitule L’Amour des Trois Oranges.

 

4a39eb3105fa26eda430e92dc1aba152.jpg« Un chapelet de saucisses grasses, roses et disparates, serpentait sur plus de trente mètres devant la vitrine vide et pour l’heure close de l’autrefois charcuterie. Sous le mauvais badigeon qu’on avait barbouillé sur l’enseigne se laissaient encore deviner, en lettrines gothiques, des promesses gourmandes qui avaient dû, un demi-siècle plus tôt, faire la gloire de la gastronomie berlinoise.

JAGDWURST, BAUERMETTWURST, KALBSLEBERWURST, BLUTWURST, WEISSWURST, THUERINGER BRATWURST, NUERNBERGER BRATWURST … Il fallait tout le désir de cette file d’hommes et de femmes pataugeant dans la neige sale de Noël pour donner corps à ce poème surréaliste. Un chien roux, méfiant et moins enclin à la rêverie, passait au loin en ricanant, convaincu qu’il n’y avait plus que la littérature et le vitriol des caricaturistes – ceux qu’on n’avait pas encore embarqués ou qui n’avaient pas encore été dénoncés – pour s’amuser de cette maigre image. La bise de décembre, affamée, hurlait comme une louve tout au long de l’avenue Friedrich Engels à la recherche d’un fumet qui aurait su déjouer la vigilance du corridor et franchir le mur.

Mais l’ouest refusait jusqu’à ses odeurs, semblable à ce rôtisseur dont parle Rabelais, qui reprochait au pauvre d’améliorer l’ordinaire de son quignon de pain en le mangeant à deux pas de ses broches. La couleur faisait défaut et sans doute était-ce aussi ce que l’on était venu chercher ici dès l’aube.

A l’arrière du famélique magasin d’Etat, le cul confortablement calé à côté du poêle à fuel où dansait la flamme de l’amitié pétrolière entre les peuples de Bakou et de DDR, Helmut Barlach emmaillotait méticuleusement des oranges dans de petits carrés de papier de soie grisâtre estampillés du généreux compas est-allemand. Ce compas et le thermomètre extérieur qui affichait -18° mesuraient clairement la valeur du trésor sur lequel notre Fasold veillait.

Pour s’en assurer, le vieux dragon se levait de temps à autre, soulevait le coin du rideau crasseux, contemplait la file d’attente qui n’en finissait pas d’attendre, puis retournait s’asseoir, heureux d’être du bon côté de la vitrine, « à une place que je ne céderai pas contre l’autre côté du mur ». car, ainsi qu’il aimait à se le répéter, « la valeur des choses, Helmut, et la puissance qu’elles procurent, ne dépendent pas de leur prix, mais de celui que les autres sont prêts à payer pour les posséder ».

Ces oranges qui ici n’avaient pas de prix pour la bonne raison que nulle part elles ne pouvaient s’acheter – officiellement, s’entend -, ces oranges que le grand Heinrich Honecker distribuait gratuitement une fois l’an, combien seraient prêts à les attendre des heures durant et par -18° de l’autre côté de la porte de Brandebourg ?

-         Personne, Helmut, personne ! Les enfants eux-mêmes n’en voudraient pas ! Trop dur à éplucher, on préfère les mandarines ! Et les voilà qui n’en veulent plus parce qu’il y a des pépins !

Non, décidément, se disait Helmut Barlach, la force du communisme, c’est d’avoir su garder aux choses leur vraie valeur : celle du cœur et du ventre, pas celle des étiquettes.

Alors, les yeux fermés, Helmut portait un fruit à son nez, le caressait avec tendresse, puis, le serrant délicatement dans sa grosse main épaisse, en exprimait une explosion de senteurs qui l’arrachait au monde aussi sûrement que la flamme des allumettes la petite fille d’Andersen. Tout le Noël d’Helmut était là, dans ces esters amers qui promettaient pourtant le sucre et le souvenir d’enfance. Et il s’imaginait tout un monde secret, dissimulé au premier regard par l’écorce dorée, ces quartiers transparents de chair juteuse et gorgée, caressés par cette robe à la doublure neigeuse, blanche comme une terre vierge sur laquelle tout serait à reconstruire !

Une orange, voilà quel était son premier souvenir de Noël, avec un livre de contes et un cerf-volant confectionné en coupure, d’un million de deutschmarks ! Une orange qui cette année-là devait bien valoir des milliards de marks, plus cher encore qu’aujourd’hui, et son père allant chercher sa paye avec une brouette !

Que de chemin parcouru depuis, pour parvenir au poste envié qu’il occupait aujourd’hui, combien d’années d’efforts et de sacrifices ! Bien sûr, il essayait de ne jamais considérer d’un point de vue moral le chemin de cet effort, mais la proximité de Noël provoquait toujours chez lui un élan sentimental mêlé à une confuse religiosité. Cet examen de conscience le menait en général à la brasserie la plus proche d’où il ne ressortait que tard dans la nuit.

Mais la journée ne faisait que commencer.

Tout en emballant les fruits, Helmut relisait la circulaire officielle accompagnant les cagettes qui les contenaient. Deux par famille. Deux et pas une de plus. Et qu’on n’aille pas lui pleurer dans les bras ! Est-ce que c’était lui qui faisait le règlement ? Est-ce que lui aussi n’avait pas trois petites filles, belles comme des princesses, auxquelles il aurait aimé à chacune donner une orange ? Une orange pour Christa, une orange pour Anna, une orange pour Jitka, voilà qui aurait été formidable ! Mais même pour Helmut, deux oranges et pas trois ! Pas moyen de faire autrement … Jamais à l’abri d’une dénonciation … Jaloux …. envieux … venimeux …Mais pas si bête, Helmut …Pas tombé de la dernière … Qu’on ne s’imagine pas qu’il serait capable de risquer sa place pour une orange ! …

D’ailleurs, comment aurait-il pu faire ? … Une de plus pour lui, une de moins pour un autre … 666 oranges, voilà ce qui était inscrit sur le bordereau : 666 oranges et 666 petits carrés de papier de soie, ce qui vous faisait 333 personnes que multiplierait deux. Helmut compris.

Et les 332 étaient assurément déjà là, à attendre dans la neige. Il ne les avait pas comptés, mais à vue d’œil …Un qui serait mort dans la nuit ?.... Pas une veille de Noël… La vieille Stepanovna ? Malgré ses quatre-vingt-treize ans, il la voyait dans les dix premiers de la file… Ziberkopf, le phtisique ? Même -40° ne l’auraient pas découragé de venir recevoir son petit cadeau … A croire qu’elles sont en or, ces oranges ! se disait le magasinier Barlach Helmut, tout en emballant ses 666 oranges dans ses 666 papiers.

Ce que décidément il ne parvenait pas à considérer comme une corvée – la vue de tous ces fruits le comblait de bonheur, et dans ces fruits il y en avait deux pour lui ! – tirait à sa fin lorsqu’il constata un fait étrange.

Trois oranges restaient au fond du cageot, et sur la table, deux papiers de soie…. Le contraire eut été plus étonnant … Mais deux oranges dans un seul papier ? Voilà qui était tout à fait impossible. Aurait-il pu par mégarde emballer une orange dans deux carrés de papier ?... Improbable … il se connaissait …. Mais après tout, personne n’est à l’abri d’une erreur … Trois hypothèses s’offraient à Helmut : ou il s’était trompé, ou bien il manquait un carré de papier, ou bien il y avait une orange en trop !

Garder la tête froide, Helmut … Ne rien précipiter … de la méthode !

(la suite demain)

23.12.2007

"ERREUR" DE JEUNESSE ...

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Je ne vois pas pourquoi on cherche des poux dans la tête de Miss France. Elle est si parfaitement emblématique de notre société « progressiste » vouée à la dérision ciblée et à la vulgarité satisfaite qu’on devrait la féliciter au contraire. Et puis, franchement, dans le tableau que présente ce pays aux yeux du monde à l’heure actuelle, elle ne dépare nullement. Elle est tout à fait à sa place, elle aussi.

Pourquoi ne pas s’interroger plutôt sur les dessous de cette innocente photo ? Qui l’a commandée ? Qui l’a prise ? Pour qui ? Pourquoi ? Il paraît que ce serait  -  sorti de la fraîche bouche de Miss France -  une « erreur de jeunesse ». Maintenant qu’elle est une femme mûre de 22 ans, sûr qu’elle ne referait pas ce genre d’enfantillages. D’autant que la tartufferie ambiante va le lui faire payer au prix fort.

Pour nous changer les idées et nous rafraîchir un peu, je vous propose, envoyée par un correspondant du blog, une affiche qui nous vient de la dernière campagne de Russie. Celle des législatives, bien sûr. Elle porte le slogan Paix et Pain, émane du parti agraire russe et reprend les couleurs du drapeau ukrainien : ciel bleu sur champs de blés dans les steppes. Le parti agraire n’a pas fait de miracles aux dernières élections, mais il faut reconnaître qu’il a de superbes affiches.

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Finalement, ces deux images sont emblématiques de deux mondes que tout oppose et entre lesquels passe - et passera de plus en plus - le vrai clivage politique : l’enracinement et l’identité prenant sa source dans la terre et la tradition, d’un côté, et de l’autre, le matérialisme effréné et le rejet par la dérision de toute valeur transcendante.

22.12.2007

IL Y A 90 ANS, ON PROMETTAIT (DEJA) DES LENDEMAINS RADIEUX… (31)

FANNY KAPLAN

8a1c1f03c87e2278725b5a37660734ef.gifDe prime abord, question caractère, elle me fait assez penser à Charlotte Corday. Sauf qu’elle rata son coup. Et que Charlotte avait véritablement agi seule, elle… Que se serait-il passé si ce jour-là, Lénine avait été abattu ? Bah, tant d’autres se bousculaient pour le remplacer que vraisemblablement, le cours de la révolution n’en eût pas été dévié pour autant …

Une certaine aura de mystère entoure Fanya, ou Dora, Kaplan. Elle naît en 1883 dans une famille juive pauvre comptant sept enfants. Cette pauvreté n’empêchera pourtant pas ses parents d’émigrer plus tard vers les Etats-Unis. Sans doute grâce à certaines relations de leur fille … Mais n’anticipons pas. Elle milite très jeune au parti socialiste-révolutionnaire. En 1906, elle se fait arrêter à Kiev pour une affaire de bombe ayant explosé au mauvais moment. Premier ratage. Elle est condamnée aux travaux forcés en Sibérie et y perdra en partie la vue.  Elle a déjà purgé 11 ans de peine lorsque la révolution de février 1917 éclate et lui rend la liberté. Tout le reste de sa courte vie sera désormais empoisonné de violents maux de tête et de problèmes de vue.

On a vu que les bolcheviques et les socialistes-révolutionnaires s’opposaient notamment sur le traité de Brest-Litovsk qui avait mis fin au conflit avec l’Allemagne. Ainsi qu’en raison de  luttes de pouvoir, que chacun voulait garder pour soi. Les bolcheviques comptaient leurs soutiens les plus sûrs dans les soviets tandis que leurs concurrents avaient fait élire l’Assemblée Constituante qu’ils présidaient et que les bolcheviques firent dissoudre en janvier 1918, voulant rester seuls maîtres à bord.

C’est dans ce contexte de lutte ouverte que la socialiste-révolutionnaire Fanny Kaplan décida d’éliminer Lénine. Telle fut du moins la présentation officielle de l’histoire.

Le jour fixé était le 30 août 1918. Lénine devait parler dans une usine de Moscou. Lorsqu’il en sortit, elle l’attendait, l’interpella et tira à trois reprises. Hélas, elle n’y voyait pas très bien et n’en fit pas un cadavre. Seulement un blessé, assez sérieusement atteint à l’épaule et au poumon. Il fut transporté au Kremlin dont il refusa de sortir pour aller à l’hôpital se faire soigner tant il craignait un nouvel attentat. Il survivra cependant quoique sans avoir jamais réellement récupéré de ses blessures.

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Fanny Kaplan fut conduite dans les locaux de la tchéka - alors dirigée par Félix Dzerjinski - et interrogée. Elle déclara ceci: "Je m'appelle Fanny Kaplan. J'ai tiré sur Lénine aujourd'hui. J'ai agi seule. Je ne dirai pas d'où provient le revolver. Je ne donnerai aucun détail. J'étais résolue à tuer Lénine depuis longtemps. Je le considère comme un traître à la Révolution. J'ai été exilée à Akatui pour avoir participé à la tentative d'assassinat du tsar à Kiev. J'y ai passé onze ans de travaux forcés. J'ai été libérée après la Révolution. J'étais en faveur de l'Assemblée Constituante et je le suis toujours."

Elle ne dira rien de plus et refusera de dévoiler les noms de complices éventuels. Elle sera exécutée le 3 septembre 1918, sans jugement. Son exécution avait été organisée par Yakov Sverdlov, celui-là même qui avait orchestré celle du tsar et de sa famille peu de temps auparavant, en juillet 1918. Il demandera expressément à ce qu’il ne reste rien d’elle.

Le même jour, un autre attentat avait tué Moisei Uritsky, commissaire du peuple aux affaires intérieures et chef de la tchéka de Petrograd. Ces deux événements eurent pour effet de déclencher la première vague de terreur rouge. L’occasion était trop belle de se débarrasser de tous les gêneurs au nom du sacro-saint intérêt supérieur de la révolution.

Mais l’histoire est sans doute plus complexe qu’il n’y paraît à première vue. Et il est bien possible que ces deux attentats aient fait partie d’un complot des Anglais visant à décapiter la révolution bolchevique. Un personnage très curieux, du nom de Sigmund Rosenblum, alias Sidney Reilly, y jouera un rôle non moins étonnant et important. Nous aurons l’occasion de reparler de ce client très particulier. Le revolver utilisé par Fanny Kaplan lui avait été fourni par Boris Savinkov, qui avait dirigé la section terroriste du parti socialiste-révolutionnaire. Il sera ensuite espion au service de l’Intelligence Service britannique. Arrêté en URSS en 1924, il reconnaîtra alors avoir fomenté l’attentat contre Lénine par l’intermédiaire de Fanny Kaplan. Il se serait suicidé dans la prison de la Loubianka.

Etant donné toutes ces accointances bien mystérieuses, on peut comprendre que l’on ait fait partir la famille de Fanny Kaplan vers des cieux plus tranquilles. Et plus discrets.

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