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26/11/2007

IL Y A 90 ANS, ON PROMETTAIT (DEJA) DES LENDEMAINS RADIEUX… (19)

LES VOISINS

HANNAH RABINSOHN, dite ANA PAUKER

Oui, j’intitule cette sous-série Les Voisins car il y a bien des personnalités intéressantes  à cette époque-là également dans les pays voisins de l’URSS, pays qui ont eu la malchance de tomber dans son orbite. Ce n’est nullement que j’aie épuisé le sujet côté bolcheviques russes, loin de là, mais ça nous distraira d’aller faire un tour ailleurs. On reviendra à notre sujet principal ensuite.

Je commence par Ana Pauker dont j’ai parlé avant-hier. Elle était la tante de Zarubina, qui a mené la brillante carrière d’espionne que l’on sait. Une famille où on ne s’ennuyait pas.

Née Hannah Rabinsohn, elle était, comme son nom l’indique, issue d’une famille de rabbins de Moldavie, alors partie de la Roumanie. Elle naît en 1893 et, fait assez étonnant pour son époque, apprend l’hébreu. Elle devient enseignante et rejoint le parti socialiste roumain dès 1915. Une faction pro-bolchevique s’y crée, dont elle fait partie, faction qui prendra le contrôle du parti en 1921. Celui-ci rejoint la grande famille de l’Internationale communiste, le Komintern, sous le nom de parti communiste-socialiste roumain.

Elle en devient rapidement l’un des dirigeants, avec son époux Marcel Pauker. Arrêtés en 1922 en raison de leurs activités politiques, ils émigrent en Suisse. Elle se rend ensuite en France où elle est instructeur pour le Komintern, avant de rentrer en Roumanie. Entre-temps, elle participe également aux mouvements communistes dans les Balkans. Elle est arrêtée en 1935 en Roumanie et traduite devant un tribunal avec d’autres dirigeants communistes. Le pays est alors une monarchie. Condamnée à 10 ans de prison, elle sera échangée en 1941 contre un Roumain détenu par les soviets.

03107e6e4e022799383a77a2a145b3ff.jpgEntre-temps s’est passé un épisode assez trouble dont son mari est la victime. Je dis trouble car il a été susurré en divers endroits qu’Ana Pauker n’était peut-être pas étrangère aux malheurs survenus à son époux. Marcel Pauker, né lui aussi dans une famille juive en 1896, avait fait des études d’ingénieur en Suisse. Communiste convaincu, il prend part durant toutes ces années aux mêmes activités que son épouse, activités qui le conduisent fréquemment à Moscou. Il y sera hélas pour lui en mars 1937, juste à temps pour la Grande Purge. Arrêté par le NKVD sous l’accusation d’espionnage en faveur de la Roumanie ( !), il est torturé, condamné à mort et exécuté en 1938. Il avait eu trois enfants avec Ana Pauker, nés en 1921, 26 et 28, plus un, prénommé Yakov, né en 1931 d’une militante ardente, Roza Elbert.

Donc échangée et apparemment pas rancunière, Ana Pauker se retrouve en 1941 à Moscou où elle devient la dirigeante des communistes roumains exilés, connus sous le nom de faction moscovite.

En 1944, elle rentre en Roumanie en même temps que l’Armée Rouge. Le 6 mars 1945, les communistes s’emparent du pouvoir. La dictature s’abat sur le pays et fera, selon les chiffres officiels, deux millions de morts civiles en 45 ans.

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Ana Pauker participe au premier gouvernement de l'après-guerre. Elle devient ministre des affaires étrangères en 1947. Elle est alors à son zénith et fera la couverture du magazine américain Time en 1948 sous le titre La femme la plus puissante à l'heure actuelle. Cette même année, elle est chargée de l'agriculture et à ce titre participe activement à la politique de collectivisation forcée imposée au pays.

Des luttes de pouvoir au sein de l’appareil communiste roumain vont l’écarter au profit du chef de l’Etat, Gheorghiu-Dej - avec qui elle est en rivalité depuis des années - qui persuade Staline de purger Pauker et ses soutiens. La voilà à son tour accusée en 1952. De « cosmopolitisme », car c’est le terme à la mode. Elle est arrêtée en février 1953 et interrogée en vue de son procès. Mais Staline meurt opportunément en mars 1953, ce qui la sauve.

En partie du moins, car considérée comme une stalinienne pure et dure, avec tous les excès que cela avait comporté pendant des années, la déstalinisation, bien que fort limitée en Roumanie, va l’écarter cette fois encore. Pas pour des raisons idéologiques, encore moins « morales »  bien sûr, mais uniquement pour des rivalités de pouvoir.

Elle est cependant autorisée à travailler comme traductrice de français et d’anglais pour la maison d’édition Editura Politicà. Elle meurt en juin 1960 à Bucarest.

3abff925ec5cbb79107d9d05e96f9a4e.jpgEn 2001, dans le but de redorer le blason d’un personnage dont l’évocation suscite aujourd’hui encore la crainte en Roumanie, Robert Lévy lui consacrera un livre intitulé The Rise and Fall of a Jewish Communist (Ascension et chute d’une communiste juive). Il n’est pas trop méchant avec elle.

Si vous souhaitez un autre son de cloche, je pense que celui-ci sera plus indiqué : il a paru cinquante ans plus tôt, en 1951, sous la plume de Nicolas Baciu et s’appelle Des geôles d’Anna Pauker aux prisons de Tito. Il est certainement intéressant.

Comme il y a peu de descriptions de Pauker, celle-ci, parue en 1952 sous la plume de la princesse Ileana de Roumanie (1909-1991) dans son livre I live Again est d’autant plus précieuse (et on peut faire confiance à une femme pour cela) : « …J’ai toujours pensé lorsque j’étais près d’elle qu’elle ressemblait à un boa constrictor qui venait d’être nourri et qui par conséquent n’allait pas vous manger – tout de suite ! Lourde et molle comme elle semblait être, elle possédait tout de ce qui est à la fois repoussant et horriblement fascinant dans un serpent. Il ne m’était pas difficile d’imaginer, rien qu’en la regardant, qu’elle avait pu dénoncer son propre mari, qui fut ensuite exécuté ; la connaissant mieux par la suite, je pus comprendre par quel éclat froid et déshumanisé elle avait pu atteindre la situation puissante qu’elle occupait. »

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