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25/09/2007

LOUIS DE ROTHSCHILD ET LES NAZIS (1)

Frederic Morton a publié en 1962 une biographie de la famille Rothschild, en forme d’hagiographie débordant de l’admiration sans bornes éprouvée par l’auteur pour des personnages à ce point capables de faire de l’argent. Et de le dépenser avec faste. Il relate en particulier les démêlés du chef des Rothschild autrichiens, Louis, avec les redoutables nazis, et c’est bien intéressant. Louis dont il nous précise qu’il était l’homme le plus riche d’Autriche. Soyez tout de suite rassurés : bien que détenu un bon moment par la Gestapo, le baron s’en tirera fort bien et finira tranquillement ses jours dorés sur tranche… aux Etats-Unis. Franchement, les nazis n’étaient pas de taille.

« Dans la soirée [nous sommes le 12 mars 1938] se présentèrent au palais Rothschild, comme à des centaines d’autres maisons juives, deux hommes porteurs d’un brassard à croix gammée. Le maître d’hôtel, cependant, ne voulut pas tolérer les mauvaises manières que représentait une arrestation. Il lui fallut d’abord voir si Herr Baron était là. Non, revint-il dire deux minutes plus tard aux visiteurs, le Herr Baron n’y était pas. Les deux bravi, sidérés par cette embûche de l’étiquette, commencèrent par bégayer, puis se retirèrent dans la nuit.

Mais le dimanche, ils revinrent accompagnés de six risque-tout en casque d’acier, tous pistolets au poing pour se défendre contre d’autres tours de la haute société. Cette fois, le baron reçut les séides gradés. Il accepta une invitation à les suivre – après le déjeuner qui était sur le point d’être servi. Il s’ensuivit une consultation confuse entre les casques d’acier. La conclusion fut : eh bien, mangez.

Le baron mangea, pour la dernière fois dans toute sa splendeur baronniale. Tandis que la bande balançait ses pistolets à deux mètres de la table, les maîtres d’hôtel s’inclinaient et les plats emplissaient la pièce du parfum des sauces. Le baron acheva tranquillement son repas ; se servit comme toujours du rince-doigts après les fruits ; s’essuya, comme toujours, les mains dans la serviette damassée qu’on lui tendait à cet effet ; savoura sa cigarette d’après le dîner ; prit son médicament pour le cœur ; approuva les menus du lendemains ; puis fit signe aux pistolets et partit.

 

Très tard dans la nuit, il devint clair qu’il ne reviendrait pas. Aussi, dès l’aube, le brave valet Edouard emballa-t-il les draps spéciaux de son maître, sa trousse de toilette, un choix soigné de vêtements d’intérieur et d’extérieur, quelques livres sur l’histoire de l’art et la botanique. Peu après, il apporta tous ces articles, contenus dans une valise de peau de porc armoriée, au quartier général de la police. On le renvoya dans une tempête de rires.

Mais l’action du valet de chambre accrut encore l’intérêt du commissaire de police nazi pour son prisonnier. Les premiers interrogatoires de Louis furent destinés à satisfaire des curiosités parfaitement compréhensibles : « Ainsi, vous êtes un Rothschild. A quel point, exactement, êtes-vous riche ? » Louis répondit qu’en convoquant toute l’équipe de ses comptables et en leur fournissant des rapports à jour sur les marchés et les bourses du monde entier, on obtiendrait peut-être d’eux une réponse raisonnable après quelques jours de travail.

 

(…) Les gardiens poussèrent le baron dans la cave. Là, Louis porta des sacs de sable avec des chefs du parti communiste qui se trouvaient être ses compagnons de prison. « Nous nous entendions assez bien, devait-il dire par la suite. Nous tombâmes d’accord que c’était-là la cave la plus égalitaire du monde ».

(…) A la fin du mois d’avril, Berlin commença à prêter attention à l’importance du prisonnier. Une nuit, Louis fut séparé des communistes et des sacs de sable et se retrouva au quartier général de la Gestapo de Vienne, dans une cellule voisine de celle du chancelier d’Autriche déposé. Son cas était passé du niveau de la police locale aux cercles les plus élevés et les plus propres aux conspirations du Reich. Il eut alors vingt-quatre gardiens dont il étouffa les familiarités en leur enseignant, en professeur qui s’ennuyait, la géologie et la botanique.

(…) Peu à peu, après bien des précautions nébuleuses, les conditions [de sa libération] se révélèrent. Herr Baron serait libéré si l’on donnait deux cent mille dollars au maréchal Goering pour sa peine et si le Reich allemand recevait tous les avoirs restants de la maison autrichienne et en particulier Vitkovitz, les plus grands charbonnages et forges d’Europe centrale, situés en Tchécoslovaquie. C’était une dure nouvelle. Elle impliquait la plus forte rançon de l’histoire du monde  entier. Mais Eugène et Alphonse, qui menaient la négociation à Zurich et à Paris, avaient un atout dans leur manche. Et un atout de taille : Vitkovitz, quoique appartenant à des Rothschild autrichiens, était magiquement devenu propriété anglaise. Dans l’avant-guerre de 1938, cela signifiait qu’il était à l’abri des griffes de Goering. »

Ce magistral tour de passe-passe vaut la peine d’être conté en détails (demain), ainsi que la suite de l’horrible détention de Louis de Rothschild.

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