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19/09/2007

LES LENDEMAINS QUI CHANTENT… (suite)

cf85ed4df909af9cfb2a7b9a6c4a1099.jpgComme promis, voici la suite du texte de Jean Giono intitulé « Le Chapeau », vous allez comprendre pourquoi. Sommes-nous loin de la politique ? Pas tant que ça, finalement, et quelle leçon !

 

« Dans ma jeunesse, à l’époque où je faisais le faraud, j’avais réussi à mettre de côté quatre-vingt francs avec lesquels je fis l’achat d’une somptueuse veste de tweed. Ah ! quel plaisir d’avoir cette veste sur le dos ! La laine en était simple et savonneuse à souhait. « Ce sera, j’espère, me dit ma mère, ta veste du dimanche. » Ce fut donc ma veste du dimanche. Et comment se passait le dimanche du temps que je faisais le faraud ? Eh bien, on allait à la gare voir passer le train de quatre heures de l’après-midi. Toute la société descendait à la gare ; il y avait à peu près sept à huit cents mètres ; on se baladait sur le quai en se reluquant avant que le train arrive. Il arrivait, il repartait ; c’était fini. Tout le monde remontait en ville. En ville, si c’était l’été, on continuait à se reluquer sur les boulevards. Si c’était l’hiver, il faisait froid, il faisait nuit, on rentrait chez soi. Et chez moi ma mère me disait : « Enlève ta jolie veste pour rester ici. » J’enlevais ma jolie veste et on l’enfermait avec des boules de camphre.

En 1920, au cours d’un déménagement, j’ai retrouvé cette veste intacte, comme neuve, toujours aussi belle, aussi savonneuse mais elle ne m’allait plus. Je n’en ai jamais profité comme il faut.

Par contre, en 1919, quand j’ai été démobilisé, j’ai touché mon pécule et l’argent du complet Abrami. C’était un costume civil qu’on donnait aux soldats démobilisés. Ceux qui ne le voulaient pas touchaient je ne sais combien : cinquante ou soixante francs. Le fait est que je me trouvais civil, libre, et à la tête de cent quatre-vingt francs environ. Mon premier travail fut de me payer un extraordinaire gueuleton (je m’en lèche encore les babines) avec tout ce que j’aimais, mélangé et en grosse quantité (j’ai dû être malade d’ailleurs, mais je ne pense jamais à cette maladie qu’avec émotion) : langouste, tripes à la mode de Caen, bœuf en daube, tout… puis, déambulant, béat, devant les vitrines de la ville, j’avisai un admirable chapeau en taupé de velours. Il valait ce qui me restait en poche. Je l’ai acheté sans hésitation ni murmure. Je me le suis collé sur la tête et, dimanche ou pas, il y est resté tant qu’il a tenu. Il m’a donné le plus grand plaisir. Cette fois-là, je n’ai pas été volé. Mais cette fois-là seulement ».

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